Une internaute a repéré une communauté active de personnes pédophiles sur Twitter. Elle compte des centaines de personnes.

Début décembre, Anna DeWitt, qui détient le compte Twitter Comtesse de Loynes, a fait une inquiétante découverte sur le réseau social. Elle est tombée sur des communautés de personnes qui se revendiquent pédophiles et échangent sur leur attirance pour de jeunes enfants. Qui sont vraiment ces internautes ? Sont-ils tous des criminels ? Nous avons enquêté sur le sujet.

Que signifie l’acronyme MAP ?

Comme l’explique Anna DeWitt, ces personnes s’auto-désignent avec l’appellation MAP. C’est un acronyme qui signifie « minor attracted person », soit en français : « personne attirée par les mineurs » ou tout simplement, pédophile.

Anna DeWitt enquête sur ces sujets depuis plusieurs mois. Elle explique à Numerama avoir découvert la communauté des MAP grâce à des amis qui en avaient entendu parler sur Tumblr « il y a deux ou trois ans » — pour rappel, Tumblr a interdit la nudité sur sa plateforme en décembre 2018, à cause de son incapacité à endiguer le partage d’images pédopornographiques.

Elle nous explique que le mouvement vient des États-Unis et qu’on le retrouve sur tous les réseaux sociaux. Depuis peu, il a aussi investi Twitter. «  Il m’a suffit de simplement cliquer sur le #map pour trouver des pédophiles revendiqués, en moins d’une minute », nous dit-elle. L’internaute fait savoir qu’il s’agit de groupes « soudés » et particulièrement actifs.

Depuis les premiers tweets d’Anna DeWitt sur le sujet, un grand nombre d’utilisateurs de Twitter a demandé à la plateforme de bannir ces comptes. Mais ce n’est pas si facile.

De faux profils d’ados pour légitimer des propos illégaux ?

Le terme MAP renvoie à une grande variété de profils. On y trouve, du côté des « victimes », des jeunes pré-adolescents ou adolescents qui se décrivent comme des « alliés », c’est-à-dire des soutiens. Certains d’entre eux expliquent sur leur compte qu’ils sortent avec quelqu’un de majeur.

« J’ai hâte de parler à mon petit ami ❤️❤️❤️ même si il a 19 ans et que moi j’en ai 14 je l’aime », écrit par exemple M. Il ou elle dit soutenir « les pro-contact et les anti-contact », à savoir les pédocriminels et les pédophiles non criminels.

Un message publié par M. // Source : Capture d’écran Twitter / Numerama

Nous avons contacté certains de ces comptes, sans succès. Plusieurs ont été créés récemment, parfois même début décembre. Sont-ils réellement tenus par de jeunes utilisateurs, ou sont-ils une couverture pour des adultes cherchant à légitimer la pédocriminalité ? Il est impossible de le déterminer.

Des groupes de soutien entre anti-pédocriminalité

La quasi totalité des profils estampillés MAP appartiennent à des pédophiles assumés — plusieurs écrivent d’ailleurs ce terme directement dans leurs biographies. On peut en revanche les diviser en deux catégories : les pédophiles anti-pédocriminalité, et les pédophiles à tendance pédocriminelle.

Les premiers sont des personnes qui sont attirées sexuellement par des enfants mais sont conscients qu’il serait illégal et immoral de passer à l’acte. Pour eux, Twitter est un moyen de discuter, de partager, justement pour trouver du soutien quand ils sentent qu’ils pourraient céder à des pulsions et commettre un crime. Ils encouragent les autres internautes à voir des médecins et psychologues afin d’apprendre à gérer leur attirance, pour ne pas faire de mal à des enfants.

Un message publié sur Twitter, qui invite les Map à chercher un soutien médical. // Source : Capture d’écran Twitter / Numerama

Nous avons pu parler à l’un d’entre eux, David. Il nous a expliqué que le terme MAP avait été inventé par une organisation, la B4U Act, qui met en relation des personnes pédophiles et des médecins, afin d’éviter tout passage à l’acte. Elle est composée de spécialistes en santé mentale et criminalité, qui tentent de combattre certains clichés autour de la pédophilie. Ils expliquent que la plupart des personnes qui viennent à leur réunion sont dans des relations avec des adultes et ne souhaitent pas s’en prendre à des enfants, bien qu’ils en aient physiquement envie.

David nous précise que c’est pour pouvoir contacter ces chercheurs et spécialistes de la santé mentale qu’il fréquente la communauté des MAP, que fréquenteraient aussi des Français. « Je ne soutiens aucune activité criminelle », assure-t-il. Sur son compte, on ne trouve aucun contenu prônant ou défendant, de quelque sorte, la pédocriminalité.

Des discours banalisant les violences sexuelles

Ce n’est pas le cas sur tous les comptes. De nombreux MAP banalisent ou justifient la pédocriminalité, allant jusqu’à afficher leurs préférences en termes d’âge.

L’un d’entre eux mentionne par exemple dans son profil un lien, qui renvoie vers une série de dossiers, archivés sur Archive.org ou dans un dossier Google Drive qu’il partage avec les personnes qui le souhaitent.

Nous y avons trouvé des dizaines de documents : aucune image pédopornographique, mais de longs textes dans lesquels des pseudo-spécialistes — dont nous n’avons pas retrouvé de trace — vantent le droit des enfants à avoir une sexualité. Ils ne parlent pas d’une sexualité entre deux adolescents consentants, mais élargissent ceci à des relations entre mineurs et majeurs. Il s’agit d’une forme de banalisation et de légitimation de la pédocriminalité, masquée sous le vernis de publications aux airs de publications scientifiques.

Capture d’écran / Numerama

Nous avons également trouvé des extraits de journaux aux titres évocateurs comme « Allez, viens faire un câlin » et des podcasts. Chacun durait près d’une heure. Dans l’un d’entre eux, deux hommes estiment que le fait d’être attirés par des adultes est un privilège, et comparent leurs attirances au fait d’être une femme dans un monde patriarcal. L’un d’entre eux explique que selon lui, les enfants seraient traumatisés par les actes pédophiles simplement parce qu’on leur « a appris qu’il fallait être traumatisés ».

Cet internaute banalise des faits punis par la loi, expliquant qu’il ne ferait que défendre la liberté des jeunes. // Source : Capture d’écran Twitter / Numerama

Sur Twitter, d’autres internautes défendent ces thèses dangereuses, au mépris de la loi, qui interdit les relations sexuelles entre un adulte et un mineur. Aux États-Unis, l’âge de la majorité sexuelle varie selon les états, entre 16 et 18 ans.

En France, on parle d’infraction sexuelle sur mineur lorsqu’un adulte a une relation avec un enfant de moins de 15 ans ou lorsqu’il a utilisé la contrainte, la menace, la surprise ou la violence. L’atteinte sexuelle est punissable de 7 ans de prison et 100 000 euros d’amende. Le viol d’un mineur de plus de 15 ans est punissable de 15 ans de prison, 20 ans si il a moins de 15 ans. Ces peines peuvent être alourdies s’il y a eu des circonstances aggravantes. Enfin, la loi punit la corruption de mineurs, c’est-à-dire le fait de les inciter à des actes sexuels.

Combien sont réellement des criminels ?

Interrogé à propos des MAP prônant le passage à l’acte — aucun n’indique clairement l’avoir fait –, David nous indique que «  la vaste majorité » des MAP seraient anti-pédocriminalité. « Mais pour être tout à fait honnête, dit-il, mon avis est peut-être influencé par mes fréquentations : je ne parle pas aux personnes qui promeuvent des crimes. »

Anna DeWitt a en effet une toute autre vision du mouvement. Pour elle, les MAP dits «  pro-contact » seraient majoritaires. Leurs discours seraient « de plus en plus décomplexés ». « Ils commencent à le revendiquer, à le banaliser », regrette-t-elle.

Il est difficile d’effectuer une cartographie précise de cette communauté, très dispersée, y compris en termes de plateformes. David nous raconte que l’un des groupes de soutiens les plus populaires, qui n’accepte que les personnes qui s’engagent à ne jamais agresser sexuellement un mineur, compte plus de 4 500 membres. Sur Twitter, il estime qu’il y aurait «  au moins des centaines, peut-être des milliers » de personnes concernées.

Nous avons contacté les forces de l’ordre au sujet de comptes qui prônent la pédocriminalité. Elles nous ont indiqué qu’elles étudieraient de près le dossier. Pour le moment, elles n’ont pas été en mesure de répondre à nos questions.

Twitter de son côté, a transmis à Numerama un communiqué dans lequel il explique avoir une tolérance zéro en matière de promotion de l’exploitation sexuelle des enfants. « Entre janvier et juin 2019, nous avons suspendu au total 244 188 comptes liés à ceci, a fait savoir un porte-parole. Nous continuons de combattre activement les abus sexuels sur les enfants. »

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