Cloudflare coupe les ponts avec 8chan. L'entreprise spécialisée dans la fourniture de services aux sites ne veut plus être liée à un espace décrit comme un « cloaque de haine ».

8chan va devoir se trouver un nouveau prestataire technique : à partir du 6 août, la très controversée plateforme américaine ne bénéficiera plus du moindre service de la part de Cloudflare. Cette décision a été rendue publique ce lundi 5 août par Matthew Prince, le directeur général de l’entreprise, dans un billet de blog, qui lui a donné l’opportunité de justifier la position de sa société.

Cloudflare ne souhaite en effet ne plus être le complice passif d’un forum sur lequel des internautes se radicalisent et finissent par passer à l’acte. Car ce site n’est pas juste un récipient dans lequel des contenus illégaux se déversent toute la journée : c’est surtout devenu un incubateur de haine et une funeste tribune qui sert à des meurtriers en puissance pour annoncer et motiver leurs actes.

La récente fusillade survenue le 3 août à El Paso, au Texas, en est l’illustration la plus récente. En l’état actuel des choses, il apparaît que le tireur, qui a fait 20 morts et 26 blessés, a mis en ligne un manifeste sur 8chan pour dire tout le mal qu’il pense de l’immigration et des Hispaniques, mêlant théories du complot et discours de haine. Dans son message, il a promis qu’il prendrait les armes pour répondre à ce qu’il qualifie « d’invasion ».

Cloudflare
Cloudflare fournit divers services aux sites web. // Source : Max Whittaker

« D’après les preuves que nous avons vues, il semble que [le tireur] a posté un sujet sur le site immédiatement avant de commencer son attaque terrifiante contre le Walmart d’El Paso », écrit Matthew Prince. Or, cette publication n’est pas un cas isolé. Avant, les auteurs de deux autres fusillades se sont radicalisées sur 8chan et ont également publié des textes haineux sur le site juste avant de passer à l’acte.

C’est ce qui aboutira d’une part aux attentats de Christchurch le 15 mars 2019 (51 morts, 49 blessés) en Nouvelle-Zélande et d’autre part à la fusillade de la synagogue de Poway le 27 avril 2019 (1 mort, 3 blessés) aux États-Unis. Dans le premier cas, c’est la communauté musulmane qui a été prise pour cible, tandis que la seconde attaque a ciblé des personnes juives.

« 8chan a prouvé qu’il ne respecte pas les lois et que l’anarchie a causé de multiples morts tragiques », écrit Matthew Prince. « Même si 8chan n’a peut-être pas violé la lettre de la loi en refusant de modérer sa communauté haineuse, il a créé un environnement qui se réjouit de violer son esprit », poursuit-il. Et d’ajouter que « 8chan a prouvé à plusieurs reprises qu’il était un cloaque de haine ».

Maintenir les liens ou couper les ponts ?

La décision de rompre unilatéralement tout contact commercial avec 8chan «  n’a pas été prise à la légère », indique toutefois le patron de Cloudflare. L’intéressé est bien conscient que cette ingérence heurte la conception à l’américaine de la liberté d’expression, où tout est admissible en vertu du premier amendement de la Constitution, là où d’autres nations, comme la France, fixent un cadre.

À cette réalité juridique, Cloudflare oppose sa liberté d’entreprise. Ce n’est pas parce que la liberté d’expression existe que cela l’oblige à travailler avec n’importe qui. « Nous sommes une société de droit privé et nous ne sommes pas liés au premier amendement », rappelle Matthew Prince. Si des internautes veulent continuer à vomir leur haine, qu’ils le fassent, mais rien n’oblige Cloudflare à avoir un rôle là-dedans.

« La seule pertinence du premier amendement dans ce cas-ci et dans d’autres, c’est qu’il nous permet de choisir avec qui nous faisons affaire et avec qui nous ne faisons pas affaire ; il ne nous oblige pas à faire affaire avec tous », souligne le PDG. Une célèbre planche sur le site XKCD synthétise en quelques cases, de façon très claire, ce que signifie vraiment la liberté d’expression à l’américaine.

La liberté d’expression n’oblige pas les autres à devoir subir tel ou tel discours. // Source : XKCD

Au Guardian, Matthew Prince a toutefois admis qu’il peut y avoir un autre argument qui justifie de continuer de traiter avec des sites comme 8chan — ce que la société peut faire déjà par ailleurs, puisque ses services concernent 19 millions de sites à travers le monde. Le fait de poursuivre un lien commercial lui permet de travailler de manière étroite avec les autorités pour identifier et suivre certains contenus.

S’il n’a pas donné de détail particulier, l’intéressé dit recevoir régulièrement des demandes des autorités de ne pas bannir certains sites. Il a dit la même chose au New York Times : la désactivation des protections du site pourrait compromettre les enquêtes policières, en supprimant une source de données sur les mauvais acteurs.

Avant Cloudflare, d’autres intermédiaires techniques ont pris la décision d’agir de leur propre chef sans attendre un ordre de l’autorité judiciaire et administrative. Ainsi, en Nouvelle-Zélande comme en Australie, des fournisseurs d’accès à Internet ont bloqué temporairement plusieurs sites, dont 4chan et 8chan, parce qu’ils hébergeaient la vidéo du tueur de Christchurch.

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