Un couple est accusé d'avoir « volé » des fonds récoltés au profit d'une cause humanitaire. Bien que controversé sur d'autres aspects et à cause d'autres événements, ce duo de youtubeurs semble pourtant n'avoir pas détourné l'argent de cette levée. Ils ont répondu aux questions de Numerama.

Il a suffit d’un tweet pour lancer une polémique. Partagé plus de 3 000 fois et aimé 5 000 fois, il a été publié par un compte anonyme. Il contient une vidéo de deux youtubeurs français, Adrien et Maeva, qui se font appeler Adrien Chou et Mava Chou. On les voit, face caméra, expliquer avoir abandonné un projet humanitaire financé par leurs abonnés. Ils devaient donner du matériel à un orphelinat marocain mais songent à se rétracter car l’orphelinat ne les autoriserait pas à filmer les visages des enfants pour en faire une vidéo sur leur chaîne. Une excuse qui a du mal à passer.

Mais la vidéo date en fait d’il y a plusieurs mois. Le couple a expliqué à Numerama ce qu’il en était.

Adrien et Maeva ont respectivement 136 000 et 35 000 abonnés. Ils ont également une chaîne sur le paranormal à 43 000 abonnés. Ils sont connus pour leurs vlogs en famille, dans lesquels ils présentent leur quotidien et celui de leurs 4 enfants. Ils ont également fait une apparition télévisée remarquée dans l’émission On a échangé nos mamans, qui a boosté leur notoriété dès 2017.

Une levée de fonds réussie

En février 2018, le couple décide de se lancer dans un nouveau projet. Ils montent ensemble une association caritative, Pour un petit sourire. « L’association a pour but d’apporter le plus possible aux orphelinats et foyers qui en ont besoin  », écrivent-ils sur le site. Ils souhaitaient « dans l’idéal » se déplacer sur place pour distribuer du matériel nécessaire au fonctionnement de l’orphelinat ou foyer.

Une levée de fonds est rapidement organisée, avec un objectif de 4 000 euros. Environ 3 700 euros sont récoltés auprès d’abonnés, nous a confirmé le couple au téléphone.

Capture d’écran Twitter

Des mois plus tard, une question se pose : que sont devenus ces milliers d’euros ? Certains internautes assurent qu’aucune association n’en a profité, d’autres estiment que les youtubeurs ont gardé l’argent pour eux.

Pour comprendre cette histoire, il faut d’abord revenir quelques mois en arrière. Si la vidéo n’a été publiée que le 23 juillet 2019 sur Twitter, elle date en réalité de 2018, soit quelques semaines après la clôture de la levée de dons.

Les premières désillusions

Joint par Numerama, Adrien explique sa version des faits. « Au départ, on voulait faire des dons matériels à des orphelinats en Pologne ou en Ukraine », raconte-t-il. Ils n’y connaissaient rien à l’humanitaire et ont décidé de faire ce qui leur semblait indiqué : acheter des biens qui pourraient servir aux enfants, comme des vêtements ou du matériel scolaire. Des photos publiées sur les réseaux sociaux montrent que ces achats ont bien été réalisés.

« Les orphelinats ne voulaient pas prendre nos dons »

C’est ensuite que les déconvenues se sont succédé. « Les orphelinats ne voulaient pas prendre nos dons, on a cru comprendre que c’était à cause des gouvernements qui ne voulaient pas trop que l’on mette en avant en vidéo leurs structures », affirme Adrien. Ils ont tenté leur chance en Roumanie, où la réponse a été similaire.

Le couple a alors pris contact avec des associations françaises qui leur ont conseillé de se tourner vers d’autres pays, généralement plus ouverts aux dons. Il a choisi le Maroc avec une première association, La crèche de Tanger. Il s’agit d’un orphelinat pour jeunes enfants. La collaboration aurait finalement été abandonnée car l’orphelinat demandait plutôt des dons financiers que des dons matériels. Ceci est courant dans le milieu associatif car cela permet aux professionnels d’utiliser les dons comme ils le souhaitent et de rien recevoir « d’inutilisable », ce qui serait gâcher l’argent des donateurs. Adrien et Maeva, dont c’était la première expérience humanitaire, ne le savaient pas à l’époque. Trouvant la demande « bizarre », ils ont préféré laisser tomber et chercher une autre association. Contactée, la crèche de Tanger n’a pour le moment pas répondu à nos questions à ce sujet.

Un projet abandonné parce qu’ils ne pouvaient pas filmer ?

Le couple de youtubeurs s’est alors tourné vers une autre association française qui travaille au Maroc, toujours en lien avec des orphelinats. Alors qu’il commençait à réfléchir aux dates du voyage, le projet est une fois de plus tombé à l’eau. Deux facteurs y auraient contribué. Le premier est lié à la vidéo qui circule sur Twitter. «  Ils ne voulaient pas qu’on filme les visages des enfants  », nous raconte Adrien. Dans leur vidéo, les vidéastes ont un discours pour le moins maladroit. « Flouter les visages mais non ça n’a aucun intérêt, les gens veulent voir le visage des enfants, raconte Maeva. Ça va gâcher toute la vidéo ». Ces propos ont gêné les internautes qui leur ont reproché de vouloir faire une bonne action uniquement pour pouvoir s’en vanter sur leur chaîne YouTube, et gagner en popularité.

Capture d’écran Twitter

Adrien est aujourd’hui plus mesuré. Il nous assure que l’énervement n’a été que passager. « On a réfléchi ensuite, et on s’est dit que tant pis, on irait et on flouterait les visages », soutient-il.

C’est alors qu’un autre paramètre serait entré en jeu. Depuis des années maintenant, le couple fait l’objet de nombreuses critiques sur les réseaux sociaux, surtout sur Twitter. Le hashtag #MavaChou regorge de tweets plus ou moins virulents sur eux et de compilations de vieilles vidéos.

Propos problématiques et cyberharcèlement

Les internautes reprochent de multiples choses au couple. Certains estiment qu’ils s’occupent mal de leurs enfants, d’autres reprochent à Maeva de se plaindre lorsqu’elle ne fait pas assez de vues sur YouTube — bien d’autres vidéastes critiquent également la plateforme à ce sujet.

Des faits graves leur sont également reprochés. De vieux messages à caractère raciste ont été publiés sur un forum. Ils ont été écrits par Maeva sous pseudonyme, comme le montrent d’autres messages. Interrogée à ce propos, la famille reconnaît avoir eu des propos déplacés en utilisant le terme « bougnoules ». « Mais c’était il y a 12 ans », s’énerve Adrien qui assure qu’ils n’auraient pas du tout le même type de discours aujourd’hui. « Ma femme a été au Maroc, nous avons des amis [qui ont des origines] », nous dit-il pour justifier leur changement de posture à ce sujet.

Suite à la publication de notre article, des personnes nous ont indiqué que des propos avaient été tenus bien des années après. On y voit les youtubeurs se moquer en imitant des accents. Des propos aux relents islamophobes semblent également avoir été tenus sur Instagram, comme on peut le voir sur cette capture d’écran. Nous n’avons pas encore eu de retour de la part du couple à ce sujet.

Capture d’écran

Dans une vidéo, Adrien racontait qu’il avait eu une relation sexuelle avec sa compagne alors qu’elle était alcoolisée, là encore il y a une dizaine d’années. De la manière dont il raconte cet épisode, les faits s’apparentent à un viol conjugal.

Au téléphone, Adrien et Maeva nient tous les deux. Il n’y aurait jamais eu de viol et cette affirmation les met en colère. « Les propos ont été sortis de leur contexte, j’expliquais qu’elle ne se souvenait pas mais c’était uniquement pour rire, bien sûr qu’elle se souvenait », rétorque Adrien. Derrière lui, Maeva approuve cette version des faits, expliquant qu’il n’y a jamais eu de viol conjugal et qu’il s’agissait d’une simple (très) mauvaise blague.

D’autres histoires circulent à propos du couple. Une vidéaste les accuse de harcèlement (aucune des deux parties n’a souhaité s’exprimer sur le sujet) et ils sont soupçonnés d’escroquerie. Cela date d’il y a plusieurs années. Adrien avait signé un contrat pour réaliser le site d’une marque. Les détenteurs de la marque en question nous ont confié n’avoir jamais obtenu le site et avoir perdu des centaines d’euros dans cette affaire. Ils ont déposé une plainte, que nous avons pu consulter, et l’enquête de la police est à ce jour toujours en cours. Le couple n’a pas souhaité répondre à nos questions à ce sujet.

Des internautes alertent l’orphelinat

Les critiques faites à l’égard du couple se sont muées dans certains cas en une vague de harcèlement. Les insultes fusent par centaines sur Twitter ou dans leurs commentaires YouTube. Adrien nous a raconté avoir dû déménager parce que certains de leurs harceleurs auraient tagué leur voiture. À peine arrivés dans leur nouvelle maison, leur nouvelle adresse a été trouvée et diffusée. Des personnes malveillantes auraient appelé l’école de leurs enfants et les auraient menacés de violences et de mort. Le couple a d’ailleurs pris contact avec la police, envisageant de porter plainte. Il est aujourd’hui à bout.

« Quoi que l’on fasse, on se fait critiquer. Des personnes prennent des extraits de nos vidéos, retirent des passages et s’en servent pour nous faire passer pour les méchants de l’histoire », regrette Adrien. Il semble que le moindre faux pas soit traqué sur le Web. Récemment, une vidéo a par exemple tourné, dans laquelle on voyait Maeva manger la dernière glace d’un paquet. Des internautes ont estimé qu’il s’agissait d’une humiliation de ses enfants et d’une forme de mauvais traitement alors qu’en l’occurrence, aucun enfant ne semblait avoir été particulièrement attristé de la nouvelle. On leur reproche également d’autres faits similaires, comme le fait… d’imposer à leurs enfants de manger des fruits après un repas un peu trop gras.

Si l’histoire de harcèlement est importante dans le contexte, c’est parce que ce serait la cause de l’abandon des projets humanitaires des deux vidéastes. Selon eux, certains de leurs harceleurs auraient appelé la directrice de l’orphelinat pour les dénigrer. Suite à cela, elle aurait décidé d’annuler la collaboration. Nous n’avons pas pu retrouver le nom de l’association en question. Des témoignages sur le hashtag #MavaChou vont cependant en ce sens : des personnes auraient bien appelé la directrice du centre.

Que sont devenus les dons ?

Il y a 6 mois, le couple a décidé de dissoudre l’association, épuisé par les démarches et sans solution. Reste la question des dons. Que sont-ils devenus ?

Environ 1 700 euros ont été reversés à une association, Lueur d’espoir pour Ayden, qui œuvre pour la recherche médicale autour de la maladie de la leucodystrophie. L’association a confirmé à Numerama avoir reçu cet argent en septembre 2018.

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C'est avec beaucoup d'émotion que nous avons rencontré aujourd'hui @poi.family ❤️ Une famille courageuse, remplie d'amour et qui se bat pour leur petit Ayden atteint de la maladie de krabbe, une maladie mortelle. Nous sommes venus jusqu'à eux pour leur remettre un chèque pour l'association "une lueur d'espoir pour Ayden", afin de permettre le financement du matériel et de la recherche pour Ayden et pour les autres enfants atteints de cette maladie incurable. Adrien et moi sommes en admiration face au courage de ce petit et de ses parents qui chaque jour prennent soin de lui avec patience et amour. C'était un honneur de pouvoir les rencontrer et de pouvoir les aider à notre échelle dans leur combat. 💪💗 Merci à tous ceux qui ont participé à la cagnotte de mon association et qui ont permis cette action 🙏 #poïfamily #unelueurdespoirpourayden #hero

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Le reste de l’argent aurait été réparti entre différents frais (frais PayPal, où la cagnotte a été organisée, frais bancaires, frais d’hébergement du site de l’association et de la création du site, etc) et l’achat de matériel.

Des internautes ont cru que l’achat de matériel était un leurre et que les vêtements achetés pour les orphelinats étaient en réalité destinés aux enfants de Maeva et Adrien. Leur fille porte en effet l’un des t-shirts sur des photos.

Capture d’écran Twitter

Cependant, en zoomant, on s’aperçoit que les tailles de ces vêtements (7-8 ans) ne correspondent pas aux tailles des enfants du couple, qui semblent simplement avoir acheté les mêmes articles en double, pour leur usage personnel et pour l’orphelinat. Une internaute a d’ailleurs remarqué que Maeva avait présenté les articles en question, cette fois à la bonne taille, dans une vidéo achats.

Les vêtements et les fournitures scolaires sont bien arrivés à destination… mais dans une association française nommée Sos villages d’enfants, comme le prouvent des images.

« Il ne nous reste que certains objets liés à la santé ou l’hygiène, raconte Adrien. Nous essayons de trouver à qui on pourrait les donner mais pour le moment c’est compliqué, personne n’en veut ».

Cette histoire est révélatrice du manque de communication qui entoure parfois les dons faits à des youtubeurs. Non formés, ces derniers ne savent pas toujours gérer des missions humanitaires. « On pensait qu’on n’aurait qu’à donner des choses qu’on a acheté mais on a appris à nos dépends que l’humanitaire, c’est bien plus compliqué que ça », regrette aujourd’hui le couple.

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