Des députés proposent d'interdire le pseudonymat sur les réseaux sociaux. Tant pis pour les avantages qu'il procure.

L’identité réelle sera-t-elle un jour exigée sur les réseaux sociaux ? Cela pourrait être le cas en France si cette proposition de loi est adoptée. Des députés ont déposé un texte qui entend contraindre les internautes à s’inscrire sur les sites communautaires avec leur vrai nom. Enregistré à l’Assemblée nationale le 20 mars, le texte a été renvoyé en commission parlementaire.

Valérie Bazin-Malgras
Valérie Bazin-Malgras. // Source : Mauffroy Photographie

Le texte, porté par Valérie Bazin-Malgras, élue de l’Aube et membre du parti Les Républicains (LR), est cosigné par vingt-six autres élus. Il ne comporte qu’un seul article, qui vise à modifier la loi pour la confiance dans l’économie numérique, en vigueur depuis 2004. Il exige des plateformes qu’elles vérifient l’identité de l’internaute cherchant à s’inscrire ou déjà membre, en lui demandant de présenter tout document adéquat.

Pour justifier cette obligation, la députée pointe les excès qui ont cours sur les réseaux sociaux. « Tantôt ils perturbent l’expression démocratique par la diffusion d’infox via de faux comptes, tantôt ils déversent leur lot de haine et de langage ordurier d’autant plus inappréciable que les insultes y sont quotidiennes et banalisées », lit-on dans l’exposé des motifs.

Elle estime que l’abandon de l’anonymat, ou plutôt du pseudonymat, ne serait pas une grande perte : « Le recours aux pseudonymes bénéficie avant tout aux harceleurs et aux militants politiques radicaux qui propagent des arguments politiques erronés ou de fausses informations ». En faisant tomber cet écran, elle parie sur la responsabilisation de fait des internautes, qui seront obligés de parler à « visage » découvert.

Valérie Bazin-Malgras ne précise pas sur quelle étude elle s’appuie pour affirmer que ce sont surtout les harceleurs et les militants politiques radicaux qui profitent le plus du pseudonymat, ou bien s’il s’agit d’un ressenti causé par son positionnement ou son activité politique. Le fait est que le texte n’envisage le pseudonymat qu’à travers le prisme d’une série d’inconvénients, sans mentionner ses avantages.

Avantages occultés

Le pseudonymat a pourtant de nets avantages : il permet notamment de parler de sa vie sexuelle ou de sa maladie librement, sans avoir associer son récit à son identité — qui pourrait être vu ensuite par des proches (qui irait parler ouvertement de tout ça sur Doctissimo en signant de son vrai nom ?). Il permet de parler de politique de la même façon, sans avoir à craindre de voir son nom associé à tel ou tel camp politique.

Il peut aussi permettre à des hommes et des femmes faisant face à du cyberharcèlement à se ménager un peu de quiétude en s’inscrivant sous une fausse identité (comme le cas de cette journaliste). Il peut aussi constituer un écran de protection pour les personnes LGBT, qui ne veulent pas forcément tout déballer sur la place publique. Il permet d’avoir plusieurs identités, selon les communautés fréquentées.

Le faire disparaître engendrerait probablement deux effets : d’abord, un assèchement de la liberté d’expression, puisque certaines choses ne pourraient plus être dites en public, à cause de cette auto-censure qui se mettrait en place pour éviter de voir apparaître son nom dans des circonstances non souhaitées. — ou qui étaient voulues au départ, mais plus assumées par la suite. Ensuite, une explosion des demandes de droit à l’oubli pour tenter d’effacer son nom et prénom des moteurs de recherche.

Les internautes chercheraient sans doute à effacer nombre de leurs contributions si le pseudonymat était levé.

L’identification est possible

Il n’est pas évident en outre qu’une telle politique de transparence dissuadera efficacement et durablement les harceleurs et les militants politiques. Pour combattre les dérives des uns, faut-il priver les autres d’un peu de quiétude ? Par ailleurs, le pseudonymat ne veut pas dire anonymat absolu : il est évidemment possible de retrouver l’identité d’une personne, en se référant à son adresse IP et en contactant son FAI.

Cela demande certes des efforts pour lever le masque du pseudonymat pour quelqu’un ayant franchi les limites, mais ce n’est pas hors de portée. C’est ce que font les enquêteurs et les professionnels de justice. C’est ce qui a permis, par exemple, de retrouver nombre de personnes qui se croyaient tout permis après la chronique de la journaliste Nadia Daam. Cela a mis du temps, mais les auteurs ont été retrouvés.

L’action de la justice survient sans doute souvent bien trop tardivement, ce qui nourrit le sentiment d’impunité en ligne. Mais le problème ici n’a pas grand chose à voir avec le pseudonymat. Il n’est que la conséquence d’un manque de moyens permettant aux autorités judiciaires d’agir et bien. Des moyens humains et judiciaires accrus pourraient changeraient la donne, sans toutefois aux libertés des autres.

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