Tencent manque sans nul doute de visibilité en Europe. Mais le groupe chinois propose aujourd'hui des services utilisés par plusieurs centaines de millions de personnes tous les jours. Cela, l'entreprise le doit à Pony Ma. De QQ à la Silicon Valley chinoise, portrait de cet entrepreneur mystérieux.

Reputation Squad est une agence internationale de communication qui agit auprès de tous les publics, quels que soient leurs lieux de conversation et qui s’est rendue experte dans son travail grâce à l’utilisation des nouvelles technologies (outils de veille, réalité virtuelle, optimisation des datas, etc.). Le pôle Chine de l’agence nous a proposé de partager ses connaissances avec nos lecteurs dans une série de portraits de dirigeantes et dirigeants chinois. Objectif : mieux connaître les entreprises et startups qui cartonnent en Asie et ne tarderont pas à se déployer dans le reste du monde.

Fruit de ce partenariat et de ces recherches, l’étude Chinese Tech CEOS se télécharge à cette adresse.

Ma Huateng est un homme discret. S’il fait partie des hommes les plus riches du monde, il ne semble guère attiré par la lumière médiatique. Aussi connu sous le surnom de Pony Ma, il est à l’origine de WeChat, l’application que 70 % des Chinois utilisent chaque mois. Derrière l’histoire de son entreprise, Tencent, se révèle le parcours d’un homme à l’intuition acérée, qui a révolutionné la manière dont les Chinois interagissent sur le web, et qui rêve aujourd’hui de révolutionner le paysage urbain.

Révolutionner le web… et le paysage urbain

QQ : faire fortune et rencontre l’amour

Né en 1971, dans la province de Guangdong au sud-est de la Chine, Ma Huateng, dont le nom signifie cheval, est diplômé en informatique à l’Université de Shenzhen. Il commence sa carrière au sein du département recherche et développement du service de télécoms China Motion Telecom Ltd.. Alors qu’il participe à un séminaire de formation en Floride, il découvre l’essor des logiciels informatiques en cours aux États-Unis, dont la messagerie instantanée aux pétales qui clignotent, ICQ.

Il décide alors de créer la version chinoise du logiciel, nommée sans grande originalité OICQ, et fonde la société Tencent avec un collègue d’université, Zhang Zhidong. C’est auprès de la jeunesse qu’OICQ, renommée rapidement QQ pour éviter toute confrontation juridique avec son homonyme israélo-américain, connaît un succès fulgurant. QQ, au-delà de sa fonction de messagerie, a rapidement étendu ses services à des jeux, des avatars, ou encore des plateformes de rencontre et de discussion. Selon la légende, c’est sur une de ces plateformes que Pony Ma aurait rencontré sa femme, quelques mois après le lancement.

Pony Ma — Lorenzo Gritti

En 2004, Tencent Inc. est introduit sur la bourse de Hong Kong avec l’appui de Goldman Sachs, et plus particulièrement d’un certain Martin Lau. Sa mascotte — un manchot avec une écharpe rouge — devient une marque déposée, et se retrouve sur des vêtements ou encore des produits alimentaires. Des abonnements premium et l’utilisation payante de QQ Mobile permettent la rentabilité du service. Mais Pony Ma et ses associés sont conscients que leur principale faiblesse réside dans leur formation simple d’informaticiens.

Après deux propositions, Martin Lau, le banquier grâce auquel l’introduction en bourse a pu être réalisée, accepte de rejoindre Tencent comme Chief Strategy Officer, en charge des relations avec les investisseurs et des fusions-acquisitions. Grâce à sa fibre commerciale, Martin Lau sera nommé président de Tencent en 2006, devenant par la même occasion le visage public de l’entreprise. Pony Ma préfère rester éloigné des feux de la rampe. Il ne reste pas moins fortement attaché au développement de son entreprise. Alors que le marché des smartphones se développe dès la fin 2010, Tencent souffre d’une réputation d’entreprise qui se contente de copier les idées des autres.

Il est temps pour un revirement opérationnel et la création d’un nouveau service.

WeChat, sur les épaules de géants

Pony Ma tire son inspiration des plus grands noms de la Silicon Valley. En 2009, dans une interview à The China Daily, il paraphrase une citation attribuée à Isaac Newton, en indiquant : « Si j’ai vu plus loin, c’est en montant sur les épaules de géants ». Avec ces perspectives, hors de question de s’arrêter à un produit comme QQ. Il donne alors à une équipe de 10 développeurs la mission de créer un produit dédié aux usages mobiles.

WeChat

Quelques mois plus tard, ses développeurs lui présentent Weixin, renommé WeChat en 2012. Initialement une simple application de messagerie mobile comme Whatsapp, WeChat s’est rapidement doté de fonctionnalités supplémentaires pour devenir indispensable à ses millions d’utilisateurs mensuels. L’outil s’apparente aujourd’hui à un mélange de Whatsapp, Snapchat, Facebook, Twitter, Instagram, et une plateforme de paiement instantanée qui ressemble à Lydia.

En 2017, WeChat compte 950 millions d’utilisateurs actifs par mois, ce qui équivaut à 70 % de la population chinoise. Un tiers d’entre eux passerait plus de 4h par jour sur l’application. WeChat représente en tout point ce que Pony Ma souhaite accomplir avec Tencent. Selon l’entrepreneur, « Tencent a toujours servi la communauté en ligne avec la volonté d’améliorer la vie des gens avec Internet  ». Pour lui, il faut avant tout créer un bon produit, qui reçoit l’approbation du public, avant de penser aux profits.

Une traversée du désert… littérale

La création d’un bon produit, passe sans doute aussi par le management. Puisant son inspiration des géants de la Silicon Valley, dont Apple, la culture d’entreprise de Tencent a été décrite par certains comme cannibale. C’est en faisant entrer les équipes en compétition les unes avec les autres que l’entreprise a su se réinventer. Pour Ross Liang, vice-président de Tencent, il s’agit d’une « mentalité de start-up ». En 2016, le séminaire du comité de direction de Tencent, a pris la forme d’un trek de 2 jours à travers le désert de Gobi. Le premier jour, 26 km ont été parcourus. Nombre de cadres ont demandé à ce que le séminaire se termine là, mais Martin Lau et Pony Ma ont insisté pour continuer.

Le deuxième jour, 26km ont de nouveau été parcourus. « Nous nous concentrons sur la direction à prendre, et comment y aller, pas sur le cours de nos actions  », commente Martin Lau dans une interview à Bloomberg.

Hong Kong – Shenzhen – Macao : la Silicon Valley chinoise

Mais quelle est la direction poursuivie par Pony Ma ? Membre de l’Assemblée nationale populaire de Chine depuis 2013, l’entrepreneur s’affiche peu. En 2014 il est désigné comme homme le plus de riche de Chine par le Bloomberg Billionaires Index. En 2015, il s’affiche aux côtés du président chinois, Xi Jinping, et de chefs d’entreprise tels que Mark Zuckerberg, Jeff Bezos ou encore Jack Ma, lors de la 8e édition du US-China Internet Industry Forum. Aux côtés des entrepreneurs de la Silicon Valley, et des géants de la tech chinoise, Pony Ma apparaît, yeux rivés au sol. Timidité ou pudeur, nul ne saura interpréter cette mise en scène.

Avec une volonté d’expansion internationale de plus en plus assumée, Pony Ma se dévoile peu à peu, par des initiatives variées. Prenant exemple sur Mark Zuckerberg, qui annonçait la création d’une fondation en 2015, Pony Ma a décidé de donner plus de 2 milliards de dollars en actions à une fondation œuvrant pour des projets médicaux, d’éducation et d’environnement en Chine en avril 2016. Classé à la 31e place en 2017 sur la liste Forbes des hommes les plus riches au monde, Pony Ma navigue entre politique, prospérité, et impact sociétal.

Tencent — CC Chris Yunker

Après avoir révolutionné le paysage digital chinois, il rêve aujourd’hui de révolutionner le paysage urbain en se projetant comme leader d’une Silicon Valley chinoise. En juin 2017, Pony Ma s’exprime lors du premier Guangdong-Hong Kong-Macao Greater Bay Area Forum à Hong Kong, organisé par Tencent : «  Nous savons à quel point les aller-retour de nos équipes entre la Chine continentale et Hong Kong peuvent être pénibles  », dit-il, en faisant référence aux contrôles aux frontières.

Pour lui, la région peut devenir un véritable aimant à talents. Cette prise de parole, de la part de l’homme, peu bavard habituellement, fait suite à une proposition qu’il a soumise au gouvernement chinois lors de l’assemblée générale de l’Assemblée nationale populaire en mars 2017. Il exprimait alors déjà sa volonté de rassembler Hong Kong, Guangdong et la baie de Macao : «  Les services financiers avancés de Hong Kong, combinés à la capacité d’innovation de Shenzhen (la capitale économique de la province du Guangdong) et le pouvoir manufacturier du delta de la rivière des perles, laissent apparaître des débouchés incroyables pour la région  ».

Sans approbation de la part du gouvernement pour le moment, il lance dès août 2017, une semaine dédiée à la jeunesse de la région. Le Bay Area Youth Camp organisé par Tencent pour des adolescents entre 16 et 18 ans originaires de Hong Kong, Macao ou Guangdong lui permettra sans doute de concrétiser ses ambitions.

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