Soft power : la ville de Dubaï, aux Émirats Arabes Unis, a dévoilé en collaboration avec Microsoft une police de caractères inspirée de la mégalopole orientale. Passant de l'alphabet latin à l'arabe avec fluidité, la typo numérique Dubai se voit incarner l'image paradoxale d'une ville nouvelle dans un pays aux lois qui ne reflètent pas toujours son ouverture.

Ville d’illusions architecturales, d’excroissances fantasques et de démesures suggestives, Dubaï a plus d’un tour dans son sac Vuitton pour faire rêver le milliardaire lambda.

Ghetto de riches hallucinés où cohabitent les plus absurdes ambitions et les plus profondes traditions, Dubaï est au Proche-Orient ce que Vegas fut à l’Amérique pendant la Grande Dépression — un paradoxe.

Le gouvernement des Émirats Arabes Unis, que l’on retrouve souvent dans ces colonnes lorsqu’il s’agit de censure, a une nouvelle fois incarné cette contradiction profonde entre la ville et le monde duquel elle se nourrit grâce à une pirouette marketing zélée.

Grâce à la collaboration de Microsoft, le gouvernement et le Prince ont en effet dévoilé une police de caractères numériques au nom de la ville. Cette Dubai Font dévoilée le week-end passé aurait, entre autres, la grande qualité d’exister aussi bien pour l’alphabet latin que pour l’écriture arabe en plus d’être open source et gratuite. Ajoutons qu’elle est plutôt réussie.

Or si nous comprenons très bien les questions soulevées par l’accessibilité des interfaces modernes dès lors qu’elles sont traduites en arabe — lecture inversée des éléments comme des textes, place occupée par les lettres, agrandissement des boutons etc. — nous sommes plus sceptiques quant à l’autre qualité de la typo telle que décrite par le Prince régnant, Hamdan bin Mohammed.

Exprimez-vous !*

Selon le souverain — et la campagne publicitaire de Microsoft — la Dubai Font est là pour rappeler que « l’expression ne connaît ni frontières, ni limites. L’expression est une force et une liberté. Elle définit ce que vous êtes.  » Vous l’aurez compris, la communication de la firme et du gouvernement est un amas de superlatifs saupoudré d’une leçon, épicée, sur la liberté de parole.

Évidemment, ni la campagne promouvant Dubaï, ni le Prince n’évoquent la lecture légèrement déroutante de la liberté d’expression par le régime sunnite. Régime classé 119e en matière de liberté de la presse, bloquant régulièrement des sites d’informations — comme le HuffPost la semaine passée, interdisant VPN, réseaux sociaux et opposants de manière quasi-systématique.

Le New York Times souligne par ailleurs la nature discordante de la campagne pour la liberté d’expression menée par les E.A.U. en citant Sarah Leah Whitson, de l’Human Rights Watch. La représentante de l’ONG observe en effet le cynisme de cette campagne intitulée #ExpressYou  : « Ce qu’il manque au nouveau slogan de Dubaï est une petite astérisque précisant ‘Sauf ceux qui exprimeront un avis que les Émirs n’aimeraient pas, ceux là, iront en prison’ ». 

Le quotidien américain a souhaité interroger Microsoft concernant cette initiative menée avec le gouvernement des Émirats. La firme de Redmond n’a pas tenu à s’expliquer sur ce soutien à la communication de la ville.

Nous pouvons faire semblant de ne pas comprendre pourquoi Microsoft est allé se fourrer dans un tel guêpier, mais si nous l’ignorions, le Prince nous le rappellerait : à Dubaï, tout est question d’argent.

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