Les informations sur PRISM et les programmes de surveillance mis en place par le renseignement occidental se succèdent pratiquement jour après jour. Or, certains éléments auraient pu ne jamais être connus. C'est le cas de l'identité des entreprises liées à PRISM. Washington a cherché à dissuader le Washington Post de publier les noms des neuf sociétés.

Incontestablement, les indiscrétions d'Edward Snowden figureront parmi les principaux évènements de l'année 2013. L'ancien analyste de la NSA, aujourd'hui réfugié en Russie, a en effet dévoilé au monde entier la réalité de plusieurs programmes de surveillance électronique – dont PRISM – employés par les agences de renseignement occidentales au nom de la lutte contre le terrorisme.

Censurer les informations en possession de la presse

Par l'intermédiaire de certains journaux comme le Washington Post et le Guardian, l'Américain a notamment livré l'identité des entreprises liées à PRISM : AOL, Apple, Facebook, Google, Microsoft, PalTalk, Skype (filiale de Microsoft), Yahoo et YouTube (filiale de Google). Or, ces noms auraient très bien pu rester cachés : le gouvernement a en effet cherché à dissuader le Washington Post de les publier.

Évidemment, le quotidien américain a refusé, poliment mais fermement. Cette semaine, le journal a choisi de revenir sur cet épisode en expliquant pourquoi il a éconduit la requête de Washington. Le journaliste Barton Gellman, qui a écrit le papier en question, a ainsi détaillé sa position au cours d'une conférence :

"La chose que le gouvernement voulait le plus que nous supprimions était le nom des neuf entreprises. L'argument, en gros, était que 'nous perdrons la coopération des entreprises si vous les exposez de cette façon'. Et ma réponse a été 'c'est pourquoi nous allons les inclure'", a-t-il déclaré.

"Pas pour provoquer un certain résultat, ou pour faire que vous perdriez votre coopération, mais parce que si le préjudice que vous décrivez consiste en des dommages de réputation ou de business pour une société parce que le public n'aime pas ce qu'elle fait ou ce que vous faites, il s'agit-là de la responsabilisation que nous sommes censés promouvoir", a-t-il ajouté.

Cela ne signifie pas que le Washington Post publie de manière brute et sans discernement les informations qui lui parviennent. Le quotidien précise en effet qu'il "a l'habitude de parler au gouvernement avant de publier des papiers qui peuvent influer sur la sécurité nationale". Autrement dit, il peut retarder la sortie d'un article pouvant entraîner des dommages inutiles à la sûreté de la nation.

Aux yeux de Barton Gellman, révéler l'identité des participants à PRISM a été une excellente chose : la lumière médiatique les contraint désormais à donner de la voix et à se positionner plus clairement en faveur de leurs clients, car ces derniers sont mécontents des découvertes qu'ils font dans la presse. Sans parler des conséquences sur le plan commercial (le secteur du cloud américain pourrait perdre beaucoup d'argent par exemple).

Le Guardian, soutien involontaire du terrorisme ?

Tandis que le journaliste américain a livré des précisions sur les coulisses de son travail, s'est ouvert au même moment de l'autre côté de l'Atlantique un débat dans la presse britannique : le Guardian, qui a relayé les informations d'Edward Snowden, a-t-il aidé involontairement les terroristes en les publiant ?

Trois journaux anglais (le Daily Mail, le Daily Telegraph et le Times) ont en effet laissé entendre que les articles publiés par le Guardian ont affaibli la sécurité de la Grande-Bretagne, en ce sens que la divulgation des détails sur la sécurité du pays aurait permis aux terroristes de mieux connaître les procédures des forces de sécurité et des agences de renseignement.

Les trois quotidiens ont en particulier mis en exergue les propos de Jonathan Evans, le patron du MI5, le service de renseignement britannique.

"Le Guardian a donné un cadeau aux terroristes" titrait par exemple le Daily Mail, dont la ligne est plutôt conservatrice et populaire, tandis que le Guardian est plutôt centre-gauche. Même son de cloche pour le Daily Telegraph, plutôt à droite : "les fuites sont un cadeau pour les terroristes pour nous attaquer à souhait". Le Times, également conservateur, s'est montré plus mesuré, en disant que "les fuites sur l'espionnage ont mis la Grande-Bretagne en danger".

L'attaque conjointe des trois journaux a fortement surpris le Guardian, qui a riposté deux jours plus tard, le 11 octobre, en publiant l'opinion de nombreux rédacteurs en chef du monde entier (dont le New York Times, Der Spiegel, Haaretz, Le Monde, El País, Slate et le Washington Post) sur les choix éditoriaux du Guardian. Tous soutiennent sans réserve le travail effectué par leurs confrères britanniques.

Porter la plume dans la plaie

Que le Daily Mail, le Daily Telegraph et le Times donnent la parole aux agences de renseignement sur cette affaire n'a rien de scandaleux ; après tout, leurs propos doivent aussi être rapportés. Il est en revanche plus étonnant que les trois journaux s'en prennent à leurs confrères sur la manière dont ce travail a été effectué. Car le journalisme vise, avant tout, à agir en faveur de la manifestation de la vérité.

Aussi faut-il rappeler la citation éclairante d'Albert Londres, expliquant demeurer "convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie".

Nul doute que le Washington Post et le Guardian, au travers leurs articles, l'ont plantée très profondément.

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