Dans une tribune publiée par Libération, la ministre de la Culture oppose la politique culturelle numérique de la France à la politique de la Commission Européenne, qui "se focalise sur le seul développement des industries techniques".

La ministre de la Culture Aurélie Filippetti a publié dimanche dans Libération une tribune dans laquelle elle présente la politique culturelle qu'elle entend mener, et réserve une large place à "l’espace public numérique". Sans surprise, la ministre y défend la mission confiée à Pierre Lescure d'imaginer de nouvelles règles devant préserver "l'exception culturelle" française sur Internet, c'est-à-dire d'assister financièrement les industries créatives en France, en particulier celles du cinéma, de la musique et de l'édition littéraire.

Pour ce faire, Aurélie Filippetti n'hésite pas à se placer dans un combat frontal avec la Commission Européenne, à qui elle reproche de se préoccuper davantage du sort des fournisseurs d'accès à internet et des éditeurs de services en ligne que celui des créateurs de contenus. Bruxelles s'est notamment opposée à la taxation des FAI pour financer l'audiovisuel, a préparé une directive favorisant la mise en ligne des livres indisponibles (largement neutralisée par une loi française néfaste pour les auteurs), demandé l'instauration d'un marché unique pour les oeuvres numérisées, la révision du droit d'auteur en faveur de plus de souplesse, ou encore exigé l'application de la TVA à taux plein pour les livres électroniques.

"Alors que la Commission européenne se focalise sur le seul développement des industries techniques, quand l’excellence nationale est aussi celle des contenus, le gouvernement lance l’acte II de l’exception culturelle", tacle ainsi Aurélie Filippetti, qui n'aide pas à rétablir l'ambition d'une construction européenne renouvelée. "L’enjeu est majeur pour nos créateurs mais aussi pour faire de l’Europe un nouvel espace public plus qu’un marché financier", assure la ministre. Laquelle cite en exemple des projets de loi à venir, dont l'infâme Lex Google, qui n'ont aucun autre but que de créer des ressources financières nouvelles.

Comme le fait remarquer Samuel Authueil (assistant parlementaire d'un député de l'opposition) dans un excellent billet critique, la ministre de la Culture ne présente absolument aucune idée pour favoriser l'essor du "nouvel espace de création et de diffusion dans lequel l’action du ministère doit mieux se déployer, celui où la rencontre avec les publics est la plus réactive". La vision politique est totalement absente, ou plutôt vieillissante : 

Quelque part, elle est dans la logique des ministres de la culture depuis des décennies, qui assimilent culture et industrie du divertissement, et qui considèrent qu'il n'est pas possible de produire des contenus culturels en dehors de ce système. Cette vision n'est pas complètement fausse, si on part effectivement du postulat que la culture se limite à ce que produisent les industries dites culturelles. C'est sans doute un des cœurs du problème politique, cette incapacité à développer une vision de ce qu'est la culture qui ne soient pas celle écrite par les lobbystes des [sociétés de gestion collective], du monde de la production audiovisuelle et de l'édition.

Elle part ensuite sur l'autre grande ligne de la politique culturelle, celle qui consiste à dire que la "Culture", c'est la "rencontre avec les oeuvres". Cette vision descendante était sans doute pertinente il y a encore 20 ans, elle l'est de moins en moins aujourd'hui, où le public, notamment jeune, ne se contente pas d'admirer les œuvres, mais souhaite aussi se les approprier. La Culture, c'est aussi produire, reproduire en y mettant du neuf. Or, le droit de la propriété intellectuelle entrave en permanence toute réappropriation par le public, dans une logique d'exploitation maximale par les ayants-droits. Ce que la ministre ne semble pas avoir compris, c'est que la culture, c'est un support de lien social. Le partage non marchand des oeuvres, ce n'est pas seulement un moyen de ne pas payer, c'est aussi créer des liens en faisant connaitre aux autres ce que l'on aime, susciter leurs réactions et engager un dialogue. Cette dimension communautaire de la "consommation culturelle" semble totalement échapper à notre ministre (comme à beaucoup de ceux qui l'entourent), car elle trop focalisé sur la culture "émotion personnelle et intérieure".

(…)

Il y a aussi l'oubli que la Culture, c'est aussi une affaire de "bien commun" et de "non marchand". Il suffit de lire quelques anthropologues pour s'en rendre compte. Or, le ministère de la Culture a été complètement capturé par l'industrie, et n'est plus qu'un simple guichet, incapable de prendre des décisions "politiques", c'est à dire pouvant aller contre les intérêts immédiats de certains lobbies.

Tout est dit.

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