Récit déstructuré de notre participation au forum e-G8, qui a confirmé de nombreuses craintes ressenties à la lecture du programme...

Badge eG8

L’invitation est venue en fin de semaine dernière. Notre train et notre hôtel réservés, nous arrivons à Paris au Jardin des Tuileries lundi soir, sous une chaleur de plomb, pour prendre possession de notre badge. Un badge « participant », bleu, qui donne accès à la salle des conférences ; contrairement à la presse aux badges jaunes qui est reléguée à l’extérieur. C’est le lendemain matin, mardi, que les choses sérieuses commencent.

Après avoir passé au moins quatre contrôles de sécurité, nous arrivons en salle de conférence où Nicolas Sarkozy doit prononcer le discours d’ouverture. A son arrivée la salle se lève, protocole oblige, et applaudit. Le Président s’assoie, visiblement tendu, et salue ses amis et connaissances d’un signe de la main ou d’un clin d’oeil. Il se livre ensuite à un exercice rhétorique qu’il maîtrise parfaitement, et qui le libère. Après des éloges convenus sur l’importance prise par internet, Nicolas Sarkozy adopte un ton étonnamment vindicatif. Donnant du « vous » à répétition pour pointer du doigt les grands patrons des entreprises du web présentes à l’évènement, Nicolas Sarkozy – qui s’envoie des fleurs pour son courage – appelle les industriels à faire preuve « de responsabilité ». Il dit « dialogue »… lorsqu’il parle en fait de négociation. Le propos est implicite, mais l’on comprend bien derrière les mots du Président les termes du contrat proposé : régulez les contenus sur Internet, notamment pour protéger les droits d’auteur, et les Etats seront prêts à assouplir en échange les régulations des entreprises et la fiscalité. Adieu neutralité du net, adieu vie privée. Adieu liberté.

Le ton est ainsi donné pour cet e-G8 Forum, où les internautes, les associations et les petites et moyennes entreprises sont reléguées au rang de simples spectateurs angoissés. En voyant défiler les personnalités sur l’estrade, on comprend que le net a changé de nature. Christine Lagarde le démontrera d’ailleurs dans ce qui restera pour nous le symbole de ces deux journées. Dans un anglais parfait que Jacques Chirac n’aurait pas supporté d’un ministre français s’exprimant en France, la candidate au FMI explique qu’il est bien de parler avec des entrepreneurs du web, qui changent des entrepreneurs habituels. Elle se tourne alors vers ses co-panélistes avec l’idée d’appuyer son propos par leur tenue vestimentaire qu’elle s’imagine typique de la Silicon Valley. Mais tous portent un costume trois pièces parfaitement ajusté, comme elle le remarque avec étonnement. Les dirigeants d’eBay, de Vivendi, de Rakuten, de Google et d’Alcatel qui l’entourent n’ont ni jean ni t-shirt, et vont régulièrement chez le coiffeur. Ce sont des hommes d’affaire comme les autres. La page du web à l’ancienne est tournée.

Présenté comme un évènement organisé dans le cadre du G8, l’e-G8 Forum n’a en réalité d’étatique que la communication faite par la France et par son président de la République. L’évènement organisé à la demande de Nicolas Sarkozy par Publicis est entièrement financé par les partenaires privés (Vivendi, Orange, Google, eBay, Capgemini, Microsoft…), qui ont tous mis entre 100 000 et 500 000 euros sur la table. La grand-messe aura coûté au total 3 millions d’euros, sans que le contribuable paye le moindre centime. Ce qui est sans doute bien pour le budget de l’état, mais excessivement néfaste pour l’idée que l’on se fait de la démocratie. Si Internet est un enjeu international tel qu’il nécessite d’être mis à la table du G8, c’est à la société tout entière de financer l’organisation des débats. Pas à des lobbys privés.

Lorsqu’ils finissent de parler publiquement, ces hommes d’affaires (pardon, il y avait aussi une toute petite poignée de femmes) ne se mélangent pas au petit millier de participants, qui échangent poignées de mains, cartes de visite et discussions dans la partie réservée à la restauration et au « networking ». Lorsque le soir, les participants à l’e-G8 sont conviés à une soirée privée au pied de l’Arc de Triomphe, les grands patrons du web se regroupent au Louvre. Ils étaient déjà le midi à l’Elysée pour un déjeuner avec Nicolas Sarkozy, loin du buffet préparé par Lenôtre. Les deux mondes ne se croisent pas, ou très peu. Même si l’e-G8 compte moins de 1500 participants pour environ deux milliards d’internautes concernés, une hiérarchie sociale s’impose. Seuls quelques intervenants de moindre ampleur internationale, comme le président du Conseil National du Numérique Gilles Babinet, font le pied de grue près des petits fours pour discuter avec la plèbe, pendant que les conférences sans intérêt se poursuivent dans l’arrière salle.

Conférences sans intérêt, sauf une. Le lundi après-midi, une conférence sur la propriété intellectuelle est organisée. Au programme officiel figurent Antoine Gallimard (président de l’éditeur éponyme), Jim Gianopulos (président de la 20th Century Fox), Frédéric Mitterrand (ministre de la Culture), Pascal Nègre (Universal Music France), et Hartmunt Ostrowski (président de Bertelsmann). Le tout animé par Bruno Patino, de France Télévisions. Que des gens qui partagent le même point de vue, sur la nécessité de défendre le droit d’auteur. John Perry Barlow, le très charismatique vice-président de l’EFF, n’était pas prévu. C’est pourtant lui qui, invité de dernière minute, mettra enfin de l’animation aux débats. « J’ai l’impression de ne pas habiter la même planète« , lancera-t-il dans un affrontement verbal tendu avec Frédéric Mitterrand, visiblement énervé par la présence de l’Américain qui casse l’unanimité souhaitée. Les applaudissements nourris qu’il reçoit nous rassurent sur la philosophie de la majorité des participants, et nous confirment le clivage qui règne entre ceux qui « font le net » et ceux qui le gèrent dans leur bureau et en parlent sur une scène montée pour eux. On apprendra plus tard, au détour d’indiscrétions, que le ministre de la Culture avait refusé à l’organisateur de débattre avec le fondateur des licences Creative Commons Lawrence Lessig. Un mauvais souvenir d’Avignon, paraît-il.

Lors de cette conférence, Frédéric Mitterrand a aussi démontré tout son mépris pour la société civile en général, et pour la Quadrature du Net en particulier. Dès que son porte-parole Jérémie Zimmermann s’est saisi du micro pour se présenter, le ministre a commencé à sourire et à mouliner de la main d’un geste particulièrement hautain qui voulait dire : « vos discours, on les connaît, je n’y prête aucune importance ». Comme si les opposants à l’Hadopi et à la protection folle d’un droit d’auteur absolu sur internet n’avaient pas, eux aussi, entendu les mêmes discours depuis beaucoup plus longtemps encore :

Comme un symbole, le sac distribué aux participants à l’e-G8 contenait un cadeau. Un album de Jessie J offert par Universal Music. Sous forme de Compact Disc… dans une conférence dédiée à Internet. « C’est bien c’est vintage« , plaisantera Pascal Nègre, rencontré en marge de la conférence. Il nous a assuré ne pas être au courant de cette opération réalisée par ses équipes marketing :

Autre symbole, bien involontaire… Ayant achevé son dialogue avec un Mark Zuckerberg aussi protégé qu’un chef d’état, le président de Publicis Maurice Lévy, qui organisait l’évènement, se dirige vers les coulisses. Micro ouvert. Sans que l’on sache à qui il répond, ni à quel sujet, l’homme s’agace : « Vous n’allez pas commencer à critiquer. Moi je suis un vieux con qui ne comprend rien à Internet, tout le monde le sait« .

Finalement, l’évènement le plus fort de ces deux journées aura été la conférence organisée dans l’urgence par des représentants de la société civile, mercredi à 11h du matin, pour protester contre le semblant d’unanimité affiché par l’e-G8 autour de l’objectif de régulation. C’est le seul moment où a été défendu à l’e-G8 l’espoir originel d’un internet tourné vers la liberté d’expression et la liberté de partage des œuvres et du savoir. C’est la seule fois où a été dessiné un projet pour l’avenir qui ne soit pas le rétablissement des puissances et des mécaniques du passé, mais un projet humaniste tourné vers le mieux-être de la société tout entière. Une bulle d’air dans un environnement étouffant.

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