Par Tariq Krim : Microsoft et le DRM comme enjeu de développement

Voici une nouvelle interview qui va faire encore du bruit, l’interview de Bill Gates par Gizmodo.

Cela m’inspire quelques réflexions :

1/ Je vous laisse le soin de comprendre ce que veux dire ce passage :

Gizmodo : Okay, so say that’s true. Do you think that DRM as a roadblock, or Microsoft’s role in setting up that roadblock, do you think that’s helping artists get paid ? Do you think you’re helping people protect their money ?

Gates : That’s what they think.

Donc le DRM serait la volonté des artistes ? En quelque sorte une demande du marché, en tout cas d’une partie du marché et qu’il faudrait y répondre ?

Il est peut être important de revenir un instant sur la situation actuelle de l’informatique : qui paie ou va payer cette industrie ? La défense (reprise des investissements démesurés notamment dans le quantique depuis 9/11) et le consumer (à qui on a vendu des ordinateurs et qui va maintenant acheter des baladeurs, des ordinateurs de salon et des téléphones 3,4,5G), un peu l’entreprise qui va surtout restructurer son architecture une troisième fois ( après le client serveur, l’intranet extranet, on passe aux web services et au décentralisé)

Revenons un instant sur le consumer electronics (électronique grand public, ndlrc).

Le principal problème auquel est confronté Microsoft pour les 10 prochaines années c’est que les nouvelles niches de rentabilités que sont les serveurs (backoffices, webservices) sont menacés par des concurrents sérieux (notamment Google), et que le marché des devices, pda et autres téléphones mobiles n’offre pas d’avantages concurrentiels pour Microsoft : Symbian, Linux, Palm, Googleos, Yahoo, d’autres acteurs peuvent encore très bien se positionner pour fournir en OS ces machines (iRiver et Archos sont passés sous Linux, d’autres se disent qu’ils vont le faire).

Le seul moyen pour Microsoft de se renforcer sur ces devices est d’introduire des DRM et d’obliger les constructeurs qui à les utiliser (puisqu’il a négocié avec l’ensemble des majors qu’ils utilisent son format).

Or pour installer des DRM, il faut en dessous des systèmes d’exploitations Windows PMC !

Car la vraie stratégie est celle des OS mobiles. Le DRM est une garantie pour Microsoft, que les constructeurs ne passeront pas sous Linux/Xvid/MP3/OGG/FLAC/VP6/THEORA pour la vidéo et l’audio (ce sont les principaux formats d’échange de la culture dite  » libre « ).

Pour Microsoft c’est environ 5 dollars par système vendu, et 1 dollars pour la gestion du DRM installé.

Les concurrents de Microsoft pour les DRM que sont Sony, DivX et Apple ne contrôlent pas l’OS mobile. Si Apple décide de faire un PVP (personal video player), quel OS mobile va-t-il mettre ? N’est ce pas la raison qui les pousse à retarder la sortie d’un iPod vidéo ?

Si DivX installe un DRM, il gagne 1 dollars, si Microsoft en installe un, il gagne 6 dollars (le DRM+la licence de l’OS Mobile).

Creative Labs fait les frais de cette stratégie puisqu’il ne peut pas autoriser la lecture d’un DivX sur son produit en natif. Qui est assez fou pour acheter un produit qui ne lit pas le DivX ? Même Sony a dû remettre en urgence le MP3 dans ses baladeurs.

Ce qu’il faut comprendre :

C’est que la problématique des auteurs et des artistes n’est absolument pas le problème des ingénieurs qui ne souhaitent répondre qu’à une seule problématique : comment contrôler l’OS des appareils mobiles qui remplaceront l’ordinateur (jeux mobile, téléphonie 4G wifi, mp3, streaming live de MP3 via le WIFI, vidéo, personal storage, téléphone DECT et GSM) ?

Ces produits qui sont lancés au CES (grand salon de l’électronique grand public, ndlrc) vont rendre les ventes d’ordinateurs obsolètes et donc baisser les ventes de licences Windows ; il faut donc trouver de nouvelles sources de revenus.

On ne le répète pas assez : l’important c’est le bout de chaîne, celui qui contrôle le device et l’OS du device contrôle la chaîne applicative. Si le DRM permet de contrôler plus vite les parts de marché des OS mobiles Microsoft, alors il faut le supporter et le renforcer. Et si possible utiliser les réserves de cash de la société pour se maintenir.

Cette stratégie en cours est insuffisante. Car l’organisation du Web 3eme génération (la nouvelle sphère informationelle) s’appuie sur des protocoles très simples, libres, et sur le P2P (blogs, RSS, wiki, …).

Pour exister sur le web de demain, il faut avoir une stratégie de captation de la valeur dans un environnement ouvert.

Pour Microsoft c’est clé, et il faut quand même saluer sa capacité à rebondir : après le coup de génie de DOS, la migration subite sur l’Internet (du jour au lendemain), la prochaine étape est le passage au modèle open source.

Les paroles de Bill Gates n’y feront rien, il a fustigé l’Internet en 93, switché en 94 et dominé en 2004.

Rappelons quelques avantages de Microsoft sur les autres acteurs :

  • La boite peux tenir 5 ans sans vendre aucun produit
  • La boite est bien meilleure marketeuse que les boites Linux
  • La boite dispose de nombreux projets interne de recherche qui pourraient enfin trouver des débouchés dans un modèle sources ouvertes.

Microsoft pourrait alors mettre en place une stratégie inédite dans le monde : le modele dev-less (plus de développement et de recherche que de la propriété intellectuelle et de la vente) par analogie au modèle fab-less (plus d’usine, que du marketing de Nike)

Mais évidement il y a quelques soucis :

Bill Gates est hait par la communauté du libre (en 94 tout le monde disait qu’il n’avait rien compris à Internet et son bouquin, la route du futur, n’a pas eu le succès de celui de Négroponte, mais en même temps, il avait raison sur l’explosion à venir de la domotique)

Il faut qu’il trouve le bon modèle et la bonne licence d’exploitation ce qui n’est pas évident : adopter et marketer Linux en y adaptant ses produits et ses offres de services ? Opensourcer Windows et convertir une partie des développeurs libres à son environnement et donc permettre à deux visions opensources d’exister en parallèle, ce qui pourrait être intéressant ;) ?

Microsoft n’arrive plus à innover, les mauvaises langues disent qu’ils attendent la prochaine évolution de Mac pour lancer leur prochaine version de Windows car ils n’arrivent pas à choisir leur interface graphique.

Il y a aussi le problème de la culture d’entreprise : il n’est pas possible actuellement pour Microsoft de suivre une tendance, il doit la dominer.

Ca a très bien marché avec l’Internet, comment cela va-t-il fonctionner pour son passage à l’opensource ?

Et il y a un problème de dates : il faut que cette migration ait lieu et réussisse dans les 5 ans !

Tariq Krim
Ancien journaliste spécialiste des nouvelles technologies, Tariq Krim est consultant expert en P2P et cyberculture. Créateur de GenerationMP3, il tient le blog Technochroniques pour LeMonde.fr.

(Note de la rédaction : Si vous souhaitez publier vos propres réflexions dans les colonnes de Ratiatum, n’hésitez pas à nous contacter à l’adresse suivante :
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