Par désir de s’émanciper des GAFAM et refus du traçage de leur vie privée, des usagers ont choisi de se passer d’Android (version Google) et d’iOS (version Apple) sur leurs smartphones. Leurs systèmes d’exploitation se nomment /e/, Graphen ou Lineage. Des OS au code libre, qui limitent le partage de données avec les géants du web et désamorcent l’obsolescence des vieux modèles.

Adieu Android. Dominique a quitté la version Google du petit robot vert le 11 février 2021. Cette travailleuse sociale en région parisienne a jeté son dévolu sur /e/, un système d’exploitation libre pour smartphone. Pour la jeune femme, sa motivation tient de l’évidence : « Je n’avais pas l’impression de contrôler mes propres données. Si on veut installer une application, on est obligé de donner accès à nos répertoires, nos photos, nos agendas… Or ça m’appartient. Je n’ai pas envie que mes données se retrouvent sur les serveurs de Google.  »

Maîtriser ses données, s’émanciper de l’emprise des GAFAM, refuser le traçage de sa vie privée. Ce triptyque pose le socle des transitions vers les OS alternatifs. L’attrait pour les logiciels libres sur lesquels sont basés ces systèmes d’exploitation incite également à passer le pas. « Le libre a tendance à rendre maniaque. Pour peu que l’on adhère à la philosophie et qu’on profite de ses intérêts, on devient pointilleux. On veut du libre partout ! » renchérit Ayman, menuisier dans le Gard. Lui-même a fait transiter les smartphones de sa famille : « J’utilise un smartphone sous Lineage depuis début 2017, mais auparavant, j’utilisais CyanogenMod depuis 2010, quoique c’était plus balbutiant. Ma compagne en utilise un depuis 2018 et mes deux filles depuis début 2020 sous /e/, qui permet un peu plus facilement d’utiliser des applications dépendantes de GooglePlay.  »

Qtopia Phone DeforaOS, PlumeOS… Depuis les années 2000, de nombreux systèmes d’exploitation libre pour téléphone portable ont vu le jour, avec plus ou moins de succès. Leurs dernières versions se nomment Lineage, /e/, Graphen, ou Calyx. Un sondage réalisé en mars 2021 sur le forum Linuxfr.org recensait 410 usagers de Lineage, 144 de /e/, 67 de Sailfish, et 65 « [d’]autres OS »… Contre 1429 usagers d’Android. Mais d’année en année, la qualité des offres proposées s’affine, leur facilité d’accès s’accentue, attirant une portion grandissante de non-spécialistes du numérique.

Des OS plus rapides et déjouant l’obsolescence logicielle

Pour Skie899, internaute du forum Linuxfr.org qui dit travailler dans l’informatique, la transition vers LineageOS s’est faite avant tout pour des raisons techniques, et lui permettre « de disposer d’une ROM android [le système d’exploitation ndlr] plus récente, de me détacher de la ROM constructeur et toutes les inutilités qu’elle contient ». En somme, de profiter des dernières fonctionnalités d’Android, en supprimant toutes les applications préinstallées par défaut. De fait, les ROM alternatives sont plus légères, rapides et réactives que le système d’origine.

Cerise sur le smartphone, ces systèmes d’exploitation permettent de prolonger la durée de vie des téléphones. Aujourd’hui, leur durée moyenne d’utilisation est de 32 mois selon l’Arcep. Elle est raccourcie par les mises à jour de sécurité des constructeurs, qui ne couvrent pas les modèles les plus anciens, et rendent inutilisables des téléphones techniquement fonctionnels pendant encore 5 à 10 ans selon le gendarme des Telecom.

« N’oublions pas que 99 % des téléphones mobiles des grands fabricants embarquent des applis type ‘services’ qui dépendent des infrastructures en ligne de ces derniers, pointe Skie899. Faites le test, prenez un Samsung de 2015 ou un Huawei de la même année, les services de sauvegarde ne fonctionnent plus. C’est une autre raison au changement de ROM, pourquoi s’alourdir de composants inutilisables ? C’est une frustration. »

Un smartphone Samsung sorti en 2015. // Source : Flickr/CC/Kārlis Dambrāns (photo recadrée)

Changer d’OS : un chemin de croix

Plusieurs solutions s’offrent à ceux qui souhaitent installer un système d’exploitation libre sur leur smartphone. La plus simple consiste à choisir un modèle qui dispose déjà d’un OS pré-installé. /e/ propose différents téléphones dotés de son OS maison. Il est également possible d’installer soi-même un système d’exploitation alternatif, en « flashant » son smartphone, c’est-à-dire en copiant l’OS dans la partition système de la mémoire flash du téléphone. Mais cette manœuvre peut relever du chemin de croix.

Premier écueil : il n’existe pas d’installateur universel. Chaque téléphone dispose d’une carte intégrée spécifique, avec ses bibliothèques propriétaires propres pour faire fonctionner ses périphériques : appareil photo, Bluetooth, puce Wi-Fi, puce graphique… Les équipes à la manœuvre des OS libres développent donc des ROM spécifiques à chaque téléphone. Néanmoins les modèles les plus courants, tels les Galaxy de Samsung, sont disponibles.

Une fois la ROM adéquate téléchargée sur son ordinateur, l’usager doit connecter son téléphone via USB-C, pour faire communiquer les deux systèmes. Reste à suivre les directives des guides propres à chaque téléphone pour déverrouiller le bootloader – ou chargeur d’amorçage – qui permettra de charger le nouveau système d’exploitation. Cette opération supprime toutes les données présentes sur le téléphone, il est donc préférable de les sauvegarder en amont.

Passer ce seuil technique peut être éprouvant. Certains craignent de « briquer » leur téléphone, de le rendre inutilisable. La multitude de guides et de ressources documentaires peut aussi éroder la motivation des volontaires. Seule solution pour Skie899 : peaufiner son savoir-faire technique. « Chercher de l’info en masse et faire de la recherche pendant des heures. Il n’y a pas de secret, c’est comme apprendre une nouvelle langue. »

F-Droid et Aurora Store : des catalogues d’applications alternatifs

Libérer son téléphone nécessite des sacrifices. Il est parfois difficile de couper les ponts avec des services aussi pratiques que Google Maps. À chacun de trouver son équilibre entre applications populaires et protection de ses données. Propriétaire d’un Pixel 4a passé sous CalyxOS, Etienne est ingénieur à Lyon : « J’ai réussi à remplacer toute la gamme d’application de Google par des alternatives libres : Magic Earth pour les cartes, OpenWeatherMap pour la météo, même mon application ‘note’ qui auparavant appartenait à Google ! Et pourtant, j’ai du mal à décrocher de Twitter et d’Instagram où j’ai toujours mes profils, et donc mes données qui sont captées… »

Des catalogues d’applications alternatifs, tel F-Droid, permettent de choisir parmi une gamme d’applications open source. Les usagers qui souhaitent utiliser des applications propriétaires peuvent s’orienter vers Aurora Store, un client pour le Google Playstore. Il permet d’y télécharger les applications sans compte Google, à l’exception des applications payantes. Le catalogue de /e/ donne lui une note à chaque application, évaluant la qualité qu’elles accordent à la vie privée au regard du nombre de trackers qui vont récolter les données des usagers.

« Le problème, ce sont les applis bancaires, et surtout les conseillers des banques qui ignorent tout de ce domaine », soupire Isabelle, formatrice en techniques de rédaction et en bureautique à Paris. La critique est récurrente sur les forums libristes. Beaucoup témoignent de difficultés pour valider des achats en ligne. Selon les modèles, les systèmes d’exploitation et les banques, les usagers sont différemment impactés. Quant aux banques, elles ne semblent pas enclines à investir le terrain des systèmes d’exploitation des logiciels libres. Cliente au CIC, Dominique s’est vu proposer un boîtier à 30 euros pour se connecter à l’application. « C’est de la discrimination numérique », peste-t-elle.

En dépit de ces difficultés, les usagers d’OS alternatifs éprouvent tous une certaine fierté à avoir dompté leurs smartphones. Plutôt que de se cantonner à un rôle de consommateur, ils s’engagent dans les processus collaboratifs de leurs systèmes d’exploitation. « Sur Google et Apple, le système est verrouillé, on ne peut pas y toucher, observe Dominique. Sur le libre, n’importe quel développeur peut mettre sa patte ou modifier un programme. C’est comme une recette de cuisine, le plat n’est que meilleur si chacun y apporte du sien. Il y a sur notre forum une ambiance qu’on ne retrouve pas sur ceux de Google et d’Apple. »

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