DuckDuckGo a publié un article fin septembre pour signaler son exaspération à l'égard du système d'enchères inventé par Google pour afficher des moteurs de recherche alternatifs. Rien ne va aux yeux du rival de la firme de Mountain View.

Le système d’enchères qu’a mis en place Google pour présenter des moteurs de recherche alternatifs au sien dans Android est-il en train de faire l’unanimité contre lui ? En tout cas, la grogne monte chez les rivaux du géant du web. Dernière charge en date : DuckDuckGo. Dans un billet de blog publié le 28 septembre, le service dénonce un mécanisme « intrinsèquement défectueux »,  qui « doit être remplacé ».

DuckDuckGo fait ici référence à la solution proposée par Google pour répondre aux exigences de la Commission européenne, qui tient à faire entrer la concurrence dans le système d’exploitation Android, en évitant que la firme de Mountain View ne se réserve par défaut les meilleures places. Ainsi, Bruxelles ne veut plus que Google se désigne comme moteur de recherche par défaut.

Bien que ces exigences déplaisent à l’entreprise américaine, elle a choisi de s’y conformer, notamment pour échapper à des pénalités supplémentaires, qui s’ajouteraient à une amende record de 4,34 milliards d’euros, prononcée en 2018. Elle a donc accepté en 2019 de proposer une liste de quatre moteurs : le sien et trois rivaux, dont leurs places seraient attribuées par enchères.

« Cette mesure antitrust européenne ne fait que renforcer la domination de Google »

Mais pour DuckDuckGo, le remède actuel est peut-être pire que le mal. « Cette mesure antitrust de l’Union européenne ne fait que renforcer la domination de Google dans le domaine de la recherche mobile en excluant les moteurs de recherche alternatifs que les consommateurs souhaitent utiliser », estime la société dont l’effigie est un canard affublé d’un nœud papillon.

Ces moteurs de recherche alternatifs sont en fait proposés au moment de la configuration initiale d’Android, pour les smartphones destinés au marché européen. Cette liste n’est pas définitive : elle est renouvelée tous les trois mois, afin de remettre en jeu les places pour 31 pays — ceux de l’Union européenne plus quelques autres territoires incluant la Norvège, l’Islande, le Liechtenstein et le Royaume-Uni.

Google ne participe pas aux enchères. Il dispose dès lors d’une place attitrée à chaque fois — qui est aléatoire, comme celle des trois lauréats. Il est toutefois possible de penser que si Google participait quand même, sa puissance financière lui permettrait de tout rafler. Mais comme le produit des enchères revient à Google, cela n’aurait pas grand sens. C’est malgré tout un point de crispation pour la concurrence.

La dernière mise à jour de cette liste date du 28 septembre — date à laquelle DuckDuckGo a publié son billet de blog. Il s’avère que DuckDuckGo n’est plus proposé que dans quatre pays : la Croatie, la Bulgarie, l’Islande et le Liechtenstein. D’autres moteurs sont beaucoup plus présents, comme Bing (13 pays), Yandex (8), Info.com (31 !), GMX (16), PrivacyWall (22). Le prochain renouvellement aura lieu le 1er janvier 2021.

Une prime aux moins vertueux ?

Ce n’est pas le seul grief dont se plaint DuckDuckGo à l’égard de ces enchères : l’autre défaut, développe l’entreprise, c’est qu’il a tendance à essorer les rivaux de Google, en tout cas ceux qui ont le moins d’aisance financière : « Pour les moteurs de recherche qui restent, [cette mesure prélève] l’essentiel de leurs bénéfices à travers cette page de sélection ». Seuls les plus riches, comme Bing (Microsoft), peuvent donc s’imposer.

Il est à noter que les enchères ne portent pas tellement sur une place, mais plutôt sur  la somme qu’un moteur de recherche est prête à payer à Google par utilisateur l’ayant choisi comme moteur de recherche par défaut. C’est une nuance peu visible pour le grand public, mais cela revêt un caractère capital pour un moteur tel que DuckDuckGo, dont la notoriété se fonde sur le respect de l’internaute.

En clair, ces enchères-là vont à l’encontre même de la philosophie derrière DuckDuckGo.

« Bien que nous soyons fortement rentables depuis 2014, nous avons été exclus de cette vente aux enchères parce que nous avons choisi de ne pas maximiser nos profits en exploitant nos utilisateurs », développe la société. Or, poursuit-elle, le fait est que « ce format d’enchères incite les enchérisseurs à faire des offres dont ils peuvent espérer tirer profit par sélection d’utilisateurs ».

Censé ouvrir Android à la concurrence, du moins dans la recherche en ligne, le système imaginé par Google pour se conformer aux exigences de Bruxelles est loin de satisfaire tous les moteurs alternatifs. // Source : Louise Audry pour Numerama

Et là est le problème : « L’enchère de Google incite en outre les moteurs de recherche à être moins respectueux de la vie privée, à augmenter le nombre d’annonces et à ne pas faire de dons pour de bonnes causes, car, s’ils font ces choses, ils pourraient alors se permettre d’enchérir davantage  ». En clair, les moins respectueux des internautes seraient les mieux placés pour l’emporter.

DuckDuckGo n’est pas le seul rival à formuler des critiques contre le système actuel. Le moteur de recherche Ecosia, qui bâtit une image de marque autour de l’environnement, a envisagé le boycott, avant d’y renoncer (il n’a gagné qu’une enchère, en Slovénie), mais sans taire ses critiques : «  L’incapacité de Google à remédier efficacement à ses problèmes démontre un mépris de la politique européenne de la concurrence.  »

De son côté, Qwant, le moteur de recherche français, n’a remporté qu’une place lors du dernier round, au Liechtenstein. Et lui aussi est mécontent. En 2019, son ex-patron, Éric Léandri, s’agaçait de ce mécanisme : « Google entend faire payer à ses concurrents son comportement fautif et le montant de son amende, tout en faussant la libre concurrence. » Qwant s’était lancé dès l’ouverture des enchères.

Google, évidemment, tient un tout autre discours, évoquant un système vertueux, puisqu’il permet selon lui aux moteurs de recherche de mettre une valeur sur l’acquisition d’utilisateurs Android. « Android offre un très large choix aux utilisateurs leur permettant de décider quelles applications ils installent, utilisent et définissent par défaut sur leurs appareils », défend un porte-parole de l’entreprise américaine.

Il ajoute « qu’en développant l’écran de choix pour l’Europe, nous avons soigneusement veillé à trouver un équilibre en offrant aux utilisateurs encore plus de choix tout en veillant à ce que nous puissions continuer à investir dans le développement et maintenir à long terme la plate-forme open source d’Android. L’objectif est de donner à tous les moteurs de recherche des chances égales de participer aux enchères, et non de donner un traitement spécial à certains concurrents ».

Force est de constater que chez une partie de ces moteurs de recherche, l’équité et l’objectivité que la firme de Mountain View vante peinent à leur sauter aux yeux.

(mise à jour avec la réaction de Google)

Partager sur les réseaux sociaux

La suite en vidéo