Chaque semaine, Mark Zuckerberg répond aux questions de ses employés au cours d'une conférence retransmise dans les bureaux du monde entier. Deux enregistrements audio de récentes sessions ont fuité dans la presse américaine. Que peut-on réellement en tirer ?

Vous l’avez désormais lu partout : Mark Zuckerberg est « prêt au combat » pour sauver Facebook du démantèlement. Son entreprise n’est pourtant pas du tout sur le point d’être disloquée, mais cela n’a pas empêché l’information d’être reprise par de nombreux médias, français comme étrangers.

À l’origine de ces multiples articles, il y a un scoop de The Verge, qui a obtenu et publié, mardi 1er octobre 2019, des extraits de deux séquences de questions-réponses entre Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, et ses employés, en juillet dernier. Le fondateur du réseau social le plus utilisé au monde s’adonne en fait chaque semaine à ce rituel. Pendant une heure environ, il répond à des questions posées par ses salariés, et tous peuvent consulter ses réponses. Celles-ci doivent normalement rester internes à l’entreprise ; il est interdit aux employés de diffuser les réponses de leur patron.

Mais qu’arrive-t-il lorsque cet échange finit par sortir quand même dans la presse ? Au fond, pas grand-chose. Mais beaucoup de bruit médiatique.

Page d’accueil du long format de the Verge du 1er octobre 2019 // Source : The Verge

Même The Verge, qui est à l’origine de la fuite, se montre très modéré : le site d’information tech précise dans son paragraphe introductif que Mark Zuckerberg y utilise un « langage qui est souvent plus franc que celui qu’il utilise d’habitude publiquement » et «  encourage ses employés à être soudés face aux concurrents de Facebook, aux critiques et au gouvernement américain ». L’inverse aurait été surprenant.

Au fil de ces deux heures (le transcript des deux sessions a été publié en intégralité également par The Verge), on note surtout que Mark Zuckerberg répond à toutes les questions qu’on lui pose, avec un certain talent pour parler suffisamment, sans pour autant divulguer grand-chose.

Toute parole d’un patron mérite-t-elle de faire l’actualité ?

Le fameux « démantèlement de Facebook » est en fait mentionné dans une question provenant des employés, qui l’interrogent sur cette proposition volontairement explosive de la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, candidate à la Maison-Blanche en 2020. Zuckerberg y répond de manière plutôt creuse : «  Évidemment, si elle est élue, je parie que nous aurions un sacré challenge légal », lance-t-il. Avant de continuer prudemment : « Et je parie aussi que nous gagnerions ce challenge légal. Est-ce que ça craint, pour nous ? Oui, bien sûr, je veux dire, je ne souhaite pas être en énorme conflit juridique contre notre gouvernement. Évidemment, ce n’est pas la position dans laquelle vous voulez… quand vous êtes… et bien… Vous voyez, nous sommes attachés à notre pays et nous avons envie de travailler avec notre gouvernement et faire de belles choses. Mais voilà, au bout du compte, si quelqu’un vient menacer quelque chose d’aussi existentiel, vous montez sur le ring et vous vous battez. »

Ces derniers mots sont bien sûr les plus marquants, mais sur le fond, la somme des hypothèses et supputations ne signifie pas grand-chose.

Capture d’écran de Google Actualité avec une recherche Mark Zuckerberg + « voir la couverture complète » // Source : Google News

D’autres médias américains ont tenté de faire un « pas de côté » et cherché à extraire des informations différentes de ces deux Q&A (questions-réponses) divulgués. Selon TechCrunch par exemple, Zuckerberg aurait «  mal compris ce qu’est TikTok », l’app concurrente de vidéos, très populaire chez les jeunes. Et de réaliser un article entier à propos de ce que serait réellement TikTok et que Zuckerberg n’aurait pas compris.

Sauf que lorsqu’on relit l’interaction du patron de Facebook, il répond simplement à une question sur la nouvelle plateforme chinoise, et souligne de nombreux points avant de mentionner que l’app serait, selon lui, «  presque comme l’onglet Explorer dans Instagram  ». C’est à partir de cette phrase que l’auteur génère un article entier pour expliquer pourquoi TikTok n’est pas comme l’onglet Explorer dans Instagram. Et d’en déduire dramatiquement que « les commentaires de Zuckerberg font peser une ombre sombre sur le futur de Facebook et sa famille d’application.  » Et d’en conclure : « Comment peut-il battre quelque chose qu’il ne comprend pas ? ».

Ce questionnement sur l’importance donnée à la parole des patrons de la tech ne date pas de cette fuite. Les exemples sont de plus en plus nombreux. Il y a quelques semaines par exemple, Mark Zuckerberg avait par exemple répondu à un sénateur qu’il ne souhaitait vendre ni WhatsApp, ni Instagram, de son plein gré. Le sénateur avait tweeté cette « réponse ». Comme nous le soulignions alors — certes, non sans malice — il semble évident que le patron du groupe Facebook n’ait pas envie de céder des poules aux œufs d’or achetées pour 20 milliards de dollars. Ce qui n’a pas empêché de nombreux confrères de reprendre le tweet du sénateur tel quel, comme si ce refus attendu de Zuckerberg était une information révolutionnaire.

Capture d’écran de Google Actualité avec une recherche Mark Zuckerberg + « voir la couverture complète » // Source : Google News

Faut-il continuer à jouer le jeu ?

Chez Numerama, comme dans de nombreuses rédactions, nous avons très souvent des débats en interne sur l’intérêt, ou non, de traiter une information. Lorsque la session de questions-réponses de Mark Zuckerberg a été publiée par The Verge, nous avons immédiatement pensé qu’il s’agissait d’un énorme scoop, notamment à cause de la mise en scène de nos confrères (une mise en page spéciale avec du texte, de l’audio, des mouvements de parallaxe…) —  pour qui il s’agit effectivement d’un joli « coup » —  et de l’importance « factuelle » de cette information.

Les patrons des géants de la tech sont de plus en plus considérés par les médias comme des personnalités politiques de premier plan : il semble désormais entendu que la moindre de leur parole soit de facto considérée comme « une information importante ». Pourtant dans les faits, celles-ci sont le plus souvent calibrées, travaillées et répétées en amont et tournées d’une manière bien précise, pour s’assurer de faire parler de soi sans avoir besoin de dire grand-chose.

Il n’y a qu’à voir combien les grandes interviews que décrochent certains médias sont peu reprises par leurs confrères : réussir à obtenir des propos nouveaux, différents ou simplement sincères semble relever de l’exploit. Pourquoi continuer, alors, à jouer le jeu ?

À la lecture des réponses de Mark Zuckerberg, force est de constater qu’il n’est pas « sans filtre » : il s’agit de paroles que tous ses salariés peuvent entendre. Il est évident que le patron d’une des plus grosses multinationales du monde est au courant que ces allocutions peuvent fuiter, et qu’il communique en conséquence. C’est d’ailleurs non sans ironie que le CEO de Facebook a partagé, sur son profil public, le transcript de The Verge, à peine 4 heures après sa fuite.

Message de Mark Zuckerberg le 1er octobre 2019 // Source : Facebook

Évidemment, il s’agit également d’une manière d’atténuer l’impact d’un tel leak, qui reste agaçant pour une entreprise puissante comme Facebook. Mais en faisant mine de diffuser sans honte ses propos (« vous pouvez regarder si vous voulez voir une version sans filtre de ce que je pense »), Zuckerberg a confirmé qu’il ne disait, finalement, pas grand-chose. Et que l’on est ainsi loin d’une « discussion privée », d’une « intervention privée », de « vraies prises de position dévoilées », et encore moins de « révélations ». Au contraire, le patron de presse a probablement gagné en sympathie auprès du grand public. Pour l’information sur le fond, on repassera.

Comme vous le savez peut-être, Numerama est en pleine croissance et mutation : nous testons des formats qui pourraient plaire à nos lectrices et lecteurs, comme celui-ci, qui vise à apporter plus de transparence sur nos discussions internes, débats et interrogations sur notre profession. Si ce concept vous plaît — ou non — n’hésitez pas à nous le dire en commentaires. 

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