Pour contrebalancer le manque d'informations et de représentations du sexe féminin qui aurait été « moins étudié que la face cachée de la Lune », des femmes publient des vulves et clitoris sur le web.

Plus tardives, moins complètes… Les études scientifiques ont longtemps délaissé le sexe féminin au profit du masculin. Quand à l’éducation sexuelle, elle est elle aussi trop souvent centrée sur les organes sexuels des hommes. Pour y remédier, des femmes ont créé des comptes Instagram ou des encyclopédies en ligne.

1 adolescente sur 4 ignore qu’elle possède un clitoris

Selon un rapport sur l’éducation sexuelle réalisé en 2016 par le Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes, une Française sur 4 de moins de 15 ans ignore qu’elle possède un clitoris. 83 % ne savent pas qu’il s’agit de l’organe du plaisir sexuel du corps féminin.

Ces chiffres n’ont rien d’étonnant lorsqu’on sait qu’il a fallu attendre 2017 pour qu’un clitoris soit représenté dans un manuel scolaire en France, aux éditions Magnard.

Extrait du livre scolaire Magnard. // Source : Éditions Magnard

Aujourd’hui, seul un manuel sur 8 donnerait une représentation correcte du sexe de la femme d’après SVT égalité, un collectif de professeures de sciences. Aucun ne proposerait une vue extérieure des organes génitaux féminins.

Pour y remédier, des femmes, qui n’ont pour la plupart pas de formation médicale, créent de plus en plus de contenus informatifs sur le web.

Savez-vous dessiner une vulve ?

Sarah Constantin et Elvire Duvelle-Charles sont à l’origine du compte Instagram Clitrevolution, qui compte aujourd’hui plus de 45 000 abonnés. Elles y publient depuis novembre 2017 des informations sur l’organe sexuel féminin : de quoi est-il composé, quelles sont les différentes techniques de masturbation, comment muscler son périnée, et bien d’autres choses encore – comme cette superbe photo de déguisement vulve.

Un déguisement // Source : Clitrevolution

Depuis le 7 mars, le compte a été adapté en une web-série documentaire diffusée sur la chaîne YouTube de France Info Slash. Dans le premier épisode, Sarah Constantin demande à plusieurs personnes de dessiner une vulve. Les résultats sont pour le moins… édifiants. Beaucoup sont incapables de représenter un sexe féminin. L’objectif du compte Instagram et de la web-série est de déconstruire des préjugés et de lever les tabous.

D’autres comptes tentent de relever ce même challenge, comme Jouissance.Club ou Gangduclito. Ce dernier compte à 31 000 abonnés a été créé en septembre 2018 par Julia Pietri, une gestionnaire de projets.

Le succès a été soudain, nous raconte-t-elle au téléphone : « J‘avais fait un appel à témoignages et en seulement 2 semaines, j’en avais reçu 6 000 ». Dans ces témoignages, elle se souvient avoir reçu beaucoup de questions sur la sexualité féminine et la masturbation.

Gangduclito

« J’ai remarqué qu’il y avait un vrai manque d’informations, se souvient-elle. Moi-même en cherchant à répondre à certaines questions, j’ai fait face à cet obstacle ».

Un organe longtemps oublié par la recherche

Le sexe féminin a longtemps été sous-étudié par rapport à son homologue masculin. Son existence a été reconnue officiellement par le corps médical en 1545, par Charles Estienne. À l’époque, beaucoup estiment qu’il ne sert qu’à des fonctions urinaires.

Ce n’est qu’en 1844 qu’un autre médecin, le docteur Georg Ludwig Kobelt, dissèque un clitoris et le décrit en détails. S’en suivent des batailles entre des médecins toujours persuadés que le clitoris doit être excisé pour éviter l’« hystérie » et d’autres qui tentent de mettre en avant le rôle de cet organe dans le plaisir féminin.

Ce combat vaudra à certaines d’être raillées. Shere Hite, une sexologue américaine qui a osé expliquer en 1976 que des femmes avaient plus de plaisir seules qu’avec un partenaire masculin, a subi tellement d’attaques qu’elle a été contrainte de s’expatrier en Allemagne. Enfin, on peut noter l’importance des travaux d’Helen O’Connell, une urologue qui a prouvé qu’un sexe féminin pouvait entrer en érection, et ceux d’Odile Buisson et Pierre Foldès qui en 2009, ont réalisé la première échographie de clitoris.

« Pour l’éducation tout court, on peut aller se brosser »

Selon Camille Emmanuelle, le clitoris n’est pas le seul organe à avoir été délaissé par la science ou l’éducation. Peu de femmes connaîtraient leur périnée et la manière dont elles peuvent le faire travailler. « Les femmes qui ont accouché savent ce que c’est, elles ont fait des séances de rééducation de ces muscles situés au niveau du vagin. Mais pour l’éducation tout court, on peut aller se brosser », écrit l’autrice dans Sexpowerment. Cet organe pourtant, peut être utilisé lors d’un rapport sexuel pour varier les sensations.

Le clitoris // Source : Jouissance.club

Zoe Mendelson fait partie de l’équipe du site Pussypedia, une sorte d’«  encyclopédie de la chatte » dont le lancement est prévu très prochainement. Elle raconte à Numerama avoir constaté une «  énorme disparité » dans les études scientifiques. Il n’y a par exemple toujours pas de consensus médical sur quelles parties du clitoris sont des tissus érectiles et lesquelles ne le sont pas. « On a été exploré l’espace, mais on n’a toujours pas tranché sur cette question », ironise-t-elle avant d’ajouter : «  Je doute qu’il y ait encore une seule terminaison nerveuse, un seul millimètre carré du pénis que nous n’ayons pas décrit et étudié ».

Le clitoris, parfois encore absent des livres de médecine

Il est difficile de dire avec précision combien d’études ont été réalisées sur le sexe féminin et combien sur le sexe masculin. Toujours est-il que plusieurs chercheurs et chercheuses ont déploré dans des études écrites ces 20 dernières années le manque d’informations à ce sujet, comme le compile dans un article Medium  la militante Jessica Pin.

Le compte Instagram Cyclesandsex, qui promet de donner «  l’éducation sexuelle que vous n’avez pas eue », montre que le clitoris est parfois absent de livres avec lesquels sont formés des élèves en chirurgie gynécologique-obstétrique.

L’ex petit-ami de Zoe Mendelson était persuadé qu’une femme ne pouvait pas éjaculer.

« Il y a encore peu d’informations et quand on en trouve, elles ne sont pas toujours accessibles », regrette Julia Pietri qui publie aussi sur Internet des échographies médicales.

Zoe Mendelson raconte que le projet Pussypedia est né après une dispute avec son ex-petit ami. Ce dernier était persuadé qu’une femme ne pouvait pas éjaculer. «  J’ai commencé à chercher des informations de qualité sur le sujet et je me suis retrouvée à lire des articles scientifiques que je ne comprenais pas. C’est un problème, selon moi », nous dit-elle.

Rien que pour s’informer sur le trouble dysphorique prémenstruel (une forme de syndrome prémenstruel), elle explique avoir passé près de 5 heures à trouver une étude claire et objective, dont les auteurs n’aient pas de conflit d’intérêt important avec un groupe pharmaceutique.

Une femme bien informée est une femme «  libre »

Elles savent pourtant à quel point ces informations sont importantes. Julia Pietri qui va sortir un livre sur la masturbation féminine dit avoir reçu « énormément » de témoignages de personnes lui disant : « Je viens de découvrir le clitoris ». Elle se souvient aussi de femmes de 50 ans qui lui racontaient avoir été voir un médecin «  parce qu’elles n’avaient jamais eu d’orgasme vaginal  ». « Personne ne leur avait dit que cet orgasme est un mythe  », déplore Julia Pietri.

Illustration // Source : Clitrevolution

«  Le manque d’informations peut avoir pas mal de conséquences. Ça peut amener des complexes déjà, car on ne sait pas à quoi ressemble un sexe féminin. Mais surtout, cela empêche des femmes de s’assumer dans leur sexualité, d’accéder au droit de jouir ». Pour elle, une femme bien informée sur son entre-jambe est une femme «  libre ». «  On a longtemps asservi la femme par son sexe, avec l’excision par exemple. Le plaisir de la femme était et est toujours vu comme un danger. »

« Le plaisir de la femme était et est toujours vu comme un danger. »

Camille Emmanuelle partage cet avis. Dans son livre, elle explique que des psychanalystes ont montré que la représentation de notre sexe pouvait avoir des conséquences sur la représentation que l’on se fait de notre pouvoir. Plus on a l’image d’un sexe fort, que l’on maîtrise, plus on pourrait se sentir « puissante et présente », lit-on dans Sexpowerment.

Pour ces femmes, le web est la plateforme parfaite pour diffuser des contenus informatifs. C’est d’ailleurs sur cette plateforme que de nombreuses femmes parlent de sexualité et de contraception… parfois au risque d’être mal informées, comme on vous l’expliquait dans le dernier épisode du podcast Club Internet.

Zoe Mendelson de Pussypedia, ne se voit pas utiliser un autre média pour autant. «  Nos corps sont cachés car ils sont tabous, détaille-t-elle. L’éducation sexuelle est défaillante dans la plupart des pays. Quand on ne peut pas avoir d’informations à l’école et qu’on ne peut pas en parler ailleurs parce que c’est tabou, vers qui on se tourne ? Internet. »

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