[CHRONIQUE] TikTok nous fait-il gagner ou perdre du temps ? C’est tout le paradoxe de cette application qui cristallise les inquiétudes autour des nouvelles pratiques de consommation de la culture. C’est le thème de la chronique de Numerama dans le Meilleur des mondes, l’émission hebdomadaire de France Culture sur le numérique, dont nous sommes partenaires.

La mode du BookTok n’a rien inventé : voilà des années que des « Booktubeuses » et « Bookstagrameuses » recommandent des œuvres à leur communauté sur d’autres plateformes. Qu’elles soient sur Instagram, YouTube ou Tiktok, certaines ont d’ailleurs une manie commune : afficher le nombre de livres qu’elles ont engloutis . 

Dans les descriptions des comptes, on lit parfois des petits chiffres : 15, 25, 48, 123… Ce sont des décomptes du nombre de romans que le ou la critique ont supposément lus depuis le début de l’année. 

Sur BookTok, même combat, certaines n’échappent pas à la tentation d’étaler les kilos de livres qu’elles ont acquis. Où l’on entend des « j’ai acheté pour 100 euros de livres », « on part sur mes lectures du mois de juillet, il y en a neuf », ou encore « ce mois-ci, je dois être à un peu plus d’une trentaine de livres lus

On pourrait voir cette obsession pour la quantité d’un œil un peu moqueur, voire dédaigneux… Pourtant, alors que la société numérique s’est construite autour de la bataille de l’attention, être capable de lire une quantité astronomique de livres par mois, en dehors des écrans, cela peut forcer le respect. Et avoir, de surcroit, le temps d’en faire des sélections et des chroniques, cela relève de la prouesse !

TikTok modifie notre rapport au temps

En fait, ce qui est marquant avec TikTok, c’est la manière dont l’application illustre notre rapport si paradoxal au temps. Le meilleur exemple, c’est le fonctionnement même de Tiktok : d’un côté, il y a ces vidéos courtes, rythmées, que des créateurs et créatrices ont en fait passé des jours à fabriquer, pour fignoler jusqu’à la moindre des transitions.

Il y a aussi les internautes, vous et moi, qui tombons dans un vortex de plusieurs heures de défilement frénétique, de ces micro pastilles qui se ressemblent toutes. 

Et puis il y a la manière dont TikTok permet de désacraliser des pans entiers de la culture, bien au-delà de la communauté BookTok. La dernière tendance à la mode, ce sont des vidéastes qui condensent des films de 2h en de très courtes vidéos d’une minute. Le concept a de quoi faire pleurer des larmes de sang à n’importe quel cinéphile averti. Et pourtant, ça cartonne : les vidéos cumulent des millions de vues.

On peut alors se poser l’éternelle question de l’œuf numérique ou la poule digitale : qui a créé cette dérive, l’homme, ou plutôt l’outil qui propulse son travail sous les yeux de millions d’utilisateurs ? Netflix avait déjà été vivement critiqué lorsqu’il avait autorisé la lecture rapide en X 1,5 sur ses vidéos, accusé comme d’habitude de causer la perte du vrai cinéma. Réponse du patron de la plateforme ? « Si c’est ce que les consommateurs veulent, alors nous allons leur donner.»

Alors, cynisme ou réelle tolérance envers ces nouvelles pratiques ? Certes, les cadres linéaires explosent, mais le résultat de ce bouleversement de la culture, c’est qu’au fond, on continue justement à consommer, aimer et parler de culture.

Pour écouter Le Meilleur des Mondes sur France Culture

L’émission Comment TikTok réinvente-t-il la prescription littéraire ? a été diffusée vendredi 14 octobre à 21h et samedi 15 octobre 2022 à 17h sur France Culture.

Le Meilleur des mondes est l’émission de François Saltiel, préparée avec Juliette Devaux. Elle est disponible en podcast, sur Apple PodcastSpotifyDeezer et vos autres plateformes préférées.


Si vous avez aimé cet article, vous aimerez les suivants : ne les manquez pas en vous abonnant à Numerama sur Google News.