Deux professeurs et un médecin français se sont intéressés aux leviers qui seraient, d'après eux, les plus susceptibles de favoriser l’adhésion vaccinale en France. Cet article, signé par ces trois universitaires, provient du site The Conversation.

La vaccination contre la Covid-19 débute en décembre en Europe et vient de commencer en France pour les publics les plus vulnérables. C’est une énergie sans précèdent qui a été déployée pour produire en un temps record des vaccins.

Cependant, pour reprendre les propos de Katherine O’Brien, la responsable de la division Immunisation à l’Organisation mondiale de la Santé, ce développement pharmaceutique constitue l’établissement du camp à la base de l’Everest.

Il reste à gravir la montagne, c’est-à-dire convaincre la population de se faire vacciner.

Une adhésion vaccinale faible et en baisse

Mais comment s’y prendre alors même que l’intention vaccinale des Français s’effondre dans les dernières enquêtes ? Les personnes prêtes à se faire vacciner seraient minoritaires, y compris chez les plus de 65 ans. De la même manière, l’enquête CoVaPred que nous menons avec le soutien de Santé Publique France portant sur un échantillon représentatif de 2000 Français âgés de 18 à 64 ans met en évidence certains facteurs prédictifs de l’intention vaccinale des Français contre la Covid-19 comme l’origine et l’efficacité du vaccin, le risque d’effets secondaires graves, le professionnel qui vaccine, l’objectif de communication (immunité collective versus protection individuelle), mais aussi le sexe, l’âge, les attitudes vis-à-vis de la vaccination en général, ou encore l’expérience de la maladie Covid.

Ainsi, dans les scénarios les plus optimistes, la proportion de personnes se déclarant prêtes à se faire vacciner varie du simple au double en fonction des caractéristiques des nouveaux vaccins (origines, efficacité ou administration du vaccin).

De plus, dans la littérature portant sur la vaccination adulte non obligatoire (grippe saisonnière), les facteurs suivants sont particulièrement soulignés : le positionnement des professionnels de santé, la balance perçue entre le bénéfice contre la maladie et le risque d’un nouveau vaccin, l’effet de pairs ou de modèles, les attitudes et habitudes concernant la vaccination en général ou spécifiques, la confiance dans les autorités de santé, l’auto-efficacité et le contrôle perçu directement liés à l’accès à la vaccination.

Quelles sont les conditions clés d’une campagne de vaccination réussie ?

Face à cela, experts de tout bord et autorités relaient l’intérêt de la vaccination pour se protéger soi en surinvestissant parfois la gravité de l’infection SARS-Cov-2 pour tous. C’est peut-être là que le bât blesse. Penser que l’information suffit à emporter l’adhésion. Pourtant, les comportements sont bien plus complexes que cela, comme le démontrent les travaux portants sur les freins et facteurs susceptibles de jouer dans la décision vaccinale et le fragile équilibre qui les lie.

Afin de comprendre comment agissent ces facteurs et quels leviers seraient les plus susceptibles de favoriser l’adhésion vaccinale, notre équipe de recherche a réalisé une analyse croisée de l’enquête CoVaPred, des données de la littérature, à travers une revue des méta-analyses et revues systématiques portant sur les facteurs impliqués dans la décision vaccinale non obligatoire (notamment grippe saisonnière) et des théories prédictives des comportements à faible/moyenne persévérance.

Quatre piliers clés d’une future campagne de vaccination ont été dégagés et les conditions de sa réussite, identifiées.

Une communication positive basée sur l’immunité collective

La littérature met en évidence le nécessaire équilibre à trouver entre la perception du bénéfice contre la maladie et celle du risque lié au vaccin. Dans le cas de la Covid-19, cette perception bénéfice/risque est d’autant plus importante à considérer que la perception de la sécurité des vaccins est entachée des procédés rapides de leur développement et que la gravité de la maladie est nivelée selon l’âge puis les comorbidités, excluant de fait la plus grande partie de la population adulte (30 millions de jeunes sans comorbidités versus 23 millions de personnes âgées de plus de 65 ans et/ou avec comorbidités) qui pourrait s’inquiéter de se faire vacciner contre une maladie qui la met peu en danger.

Si certaines études mettent en évidence l’intérêt d’une communication portant sur la gravité ou le regret en cas d’infection ou de transmission, ce type d’approche peut vite être desservi s’il s’avère que les conséquences en cas de contamination sont en réalité de faible gravité.

Ainsi, une communication basée sur l’immunité individuelle qui fait référence à la gravité de la maladie ne peut être que contredite par l’expérience personnelle, celle d’un proche, surtout vis-à-vis des populations jeunes et/ou non morbides, en miroir d’un nouveau vaccin dont le risque d’effets secondaires graves, mais rares ne peut être apprécié faute de pouvoir être appréhendé par l’expérience personnelle. Cette segmentation de la population (par exemple une priorisation des personnes résidantes en EPHAD pour le tout premier vaccin disponible) peut ainsi contribuer à délégitimer le vaccin chez les non vulnérables par la perception d’une balance bénéfice/risque défavorable et renforcer encore la défiance des populations.

En réalité, il serait plus judicieux de mobiliser davantage le bénéfice collectif ou la protection des plus fragiles dans une approche altruiste de la vaccination. C’est d’ailleurs ce qui ressort, dans notre étude, des raisons principales des 18-64 ans pour se faire vacciner : certains seront prêts à se faire vacciner pour « faire comme tout le monde », d’autres pour protéger leurs proches, d’autres encore pour sortir du tunnel de contraintes qui enferment la population française depuis mars 2020.

C’est donc bien un continuum de motivation qu’il va falloir accompagner si l’on veut une couverture vaccinale suffisante pour éradiquer la Covid-19 en France. Toutes les raisons convergent vers un objectif unique de communication, l’immunité collective, et le nécessaire évitement de toute forme de stigmatisation, coercition, culpabilisation qui ne ferait que renforcer les stratégies de coping (stratégie d’adaptation à un stress centré sur le message ou le messager ou encore les émotions générées par le stress vécu) ou la réactance (stratégie de rejet des contraintes vécues comme une atteinte à l’autonomie et la liberté individuelle) se mettant peu à peu en place dans la population française.

Dans l’étude Covapred, cela se confirme puisqu’un objectif explicite d’immunité collective conduit à réduire l’hésitation vaccinale de 25 %, toutes choses étant égales par ailleurs.

Enfin, si néanmoins, la priorisation est inévitable, en raison d’arbitrages liés à la disponibilité des vaccins au fil des mois, la communication doit être transparente sur les raisons de cette priorisation (notamment la pénurie mondiale) et privilégiée à tout autre argument voire prétexte (notamment ne pas reproduire ici les errances de la communication publique observées sur les masques au printemps dernier).

Des professionnels de santé pivots de la campagne de vaccination

Le professionnel de santé de proximité est un pivot de la communication sur la vaccination ; son statut vaccinal, son rôle dans la vaccination et son avis sur la vaccination sont de puissants prédicteurs de la vaccination en population à risque ou non. Or, de la même manière que pour la population générale, ils sont aussi hésitants concernant la vaccination contre la Covid.

La campagne de vaccination française contre la grippe A(H1N1) en 2009 l’a montré : une communication politique et non médicale, un choix de vacciner en centres plutôt que par les professionnels de santé de proximité ont largement contribué à son échec (moins de 10 % de vaccinés).

De plus, en France, la confiance dans la vaccination a été fortement entachée et se dégrade chaque fois un peu plus qu’émerge une défaillance organisationnelle ou un scandale sanitaire, soulignant dès lors la cruciale attention que les autorités doivent porter aux décisions qu’elles prennent non seulement pour l’épidémie considérée, mais aussi celles à venir. Face à l’image d’un politique dépassée ou peu fiable, le professionnel de santé rassure. En ce sens, exclure les professionnels de santé du dispositif constituerait une erreur majeure, quels que soient les arguments évoqués y compris ceux liés au stockage et aux contraintes de délivrance des vaccins.

En conséquence, le choix prioritaire du vaccin à utiliser devrait prendre en compte ce paramètre (c’est-à-dire choisir un vaccin qui peut être administré en cabinet ou officine), plutôt que d’adapter une stratégie vaccinale en fonction du premier vaccin disponible (ce qui signifie organiser une vaccination en fonction des contraintes liées à ce vaccin), même si cela nécessite de différer l’entrée du vaccin dans l’arsenal contre la Covid-19.

En effet, les conséquences de cette précipitation se font déjà sentir : une vaccination en établissements pour pallier les problèmes de stockage du vaccin, des professionnels de santé non prioritaires (sauf vulnérables), des discours peu rassurants sur ce qui a prévalu aux arbitrages et montrant somme toute une vision de court terme de la gestion Covid-19 (diminution des hospitalisations).

Il serait plus judicieux de ne pas reproduire les erreurs du passé et de ne pas se précipiter, en privilégiant une vaccination et une communication de première ligne par les professionnels de santé, dans le cadre de leur exercice et lieu d’exercice habituels (cabinet et officines), en leur fournissant l’ensemble des données, informations et matériels nécessaires à la prise en charge de leurs patients.

Une mobilisation collective, citoyenne et la garantie de la concertation

Le comportement ou l’approbation des autres (des proches, pairs, modèles) sont de puissants facteurs d’influence sur les comportements. Les comportements liés à la vaccination n’y échappent pas. Rendre visible auprès des autres un comportement positif, valoriser l’appartenance à un groupe, afficher son choix et se voir « récompenser » symboliquement sont des stratégies efficaces. Elles nécessitent la mobilisation des communautés, leaders, médias.

Il s’agit concrètement de valoriser socialement l’acte de vaccination. C’est un contrepied total avec le registre stigmatisant, voire culpabilisant, privilégié jusqu’ici dans la gestion de la Covid-19 en France. Toujours dans le contrepied, il s’agit également de procéder par concertation et consensus, de favoriser des relais adaptés aux plus vulnérables (médiation sanitaire, pairs relais, ambassadeurs), d’assurer la transparence et le consensus entre professionnels de santé et politiques sur les risques et l’efficacité, de mobiliser les réseaux sociaux, et enfin de favoriser la mobilisation des citoyens relayant les enjeux et les difficultés rencontrées sur le terrain afin de trouver les solutions organisationnelles au plus près de ces derniers.

On peut se réjouir en ce sens du collectif citoyen institué par le président et appelé des vœux de très nombreuses organisations et sociétés savantes et professionnelles, y compris le conseil scientifique Covid-19, depuis le printemps.

Un accès individuel, gratuit et sans délai

Une campagne vaccinale doit son efficacité autant à la communication déployée (notamment pour donner confiance) qu’aux modalités concrètes permettant l’accès au vaccin. En d’autres termes, il s’agit de limiter les délais (être vacciné tout de suite après information), les procédures (pas de prescription, pas de rendez-vous), les déplacements (vaccination sur les lieux de travail, la pharmacie par exemple), et les ressources cognitives mobilisées par l’acte.

En effet, le passage de l’intention à la vaccination peut être semé d’obstacles à lever. Pour cela, il est nécessaire d’organiser une communication individualisée et un rappel de vaccination auprès de toute la population (rendez-vous pris automatiquement, rappels automatiques de vaccination avant la première et entre les doses pour limiter les ressources cognitives de chacun) soulignant de fait l’intérêt des solutions digitales de communication, de permettre un accès gratuit, sans délai, sur les lieux de travail, dans tous les espaces de contact avec le système de santé, d’organiser un appui territorialisé dans les zones sous-dotées en professionnels de santé via la mobilisation des collectivités territoriales, lesquelles ont d’ailleurs appelées le Président à leur confier des responsabilités en la matière, et enfin d’organiser le suivi et la transparence en temps réel de l’apparition des effets indésirables le cas échéant.

Dans les pays à hauts revenus, le refus permanent de tous les vaccins est rare et de nombreuses personnes qui refusent initialement un vaccin finissent par changer d’avis. Pour cela il faut une approche basée sur la connaissance des processus qui conduisent une population à adhérer ou non à une mesure plutôt que de la juger ou de la contraindre. Il s’agit en réalité de considérer que si les Français sont méfiants, c’est qu’ils ont peut-être de bonnes raisons et que c’est de notre responsabilité – professionnels de santé, chercheurs, politiques – de leur donner confiance et les accompagner.

Pour reprendre la métaphore de Katherine O’Brien, il s’agit de faire progresser la cordée avec efficacité. En la matière, il existe trois règles :

  • vérifier et équiper ses partenaires (les bonnes personnes à la bonne place, le matériel, les informations),
  • sécuriser le parcours pour fluidifier la progression de la cordée (chacun dans son expertise, son périmètre anticipe et résout les difficultés),
  • anticiper et veiller aux situations critiques (une analyse a priori des freins pour déterminer les solutions).

Il n’y a qu’avec cette méthode que l’on pourra sortir du tunnel installé maintenant depuis mars 2020.

Linda Cambon, Enseignant chercheur, Université de Bordeaux ; François Alla, Professeur de santé publique, Université de Bordeaux et Michaël Schwarzinger, Médecin de santé publique, Inserm

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original, publié le 22 décembre 2020.

The Conversation

Partager sur les réseaux sociaux

La suite en vidéo