Deux carnets manuscrits de Charles Darwin ont disparu, probablement volés. La bibliothèque de Cambridge a lancé un appel public pour les retrouver. Mais pourquoi ce qu'ils contiennent est-il si important pour l'Histoire des sciences ?

Deux carnets de Charles Darwin sont manquants depuis 2001. Après des années de recherches, la bibliothèque de Cambridge en est arrivée à la conclusion, ce 24 novembre 2020, qu’ils ont été volés. Les deux inestimables carnets ont donc été ajoutés au Art Loss Register, qui référence les artéfacts culturels perdus, ainsi que dans la base de données d’Interpol des œuvres artistiques volées.

La bibliothèque universitaire de Cambridge passe un appel public pour aider à retrouver ces carnets. « Cet appel public pourrait être essentiel pour que les carnets reviennent en toute sécurité, dans l’intérêt de tous, et je demande à tous ceux qui pensent pouvoir aider de me contacter, indique la directrice de la bibliothèque, Jessica Gardner. Nous serions extrêmement reconnaissants à tout membre du personnel, passé ou présent, aux professionnels du livre, aux chercheurs ou au grand public de nous communiquer des informations susceptibles d’aider à récupérer les carnets. »

La date du 24 novembre n’a pas été choisie au hasard : c’était le « jour de l’évolution », un anniversaire important dans l’Histoire des sciences puisque l’Origine des Espèces, de Charles Darwin, a été publié le 24 novembre 1859. Les deux carnets disparus, quant à eux, datent de 1837.

L’arbre de la vie

En 1837, Darwin est rentré il y a quelques mois à peine de son expédition à bord du Beagle. C’est lors de ce grand voyage, où il passe plus de temps à terre que sur le bateau, qu’il entreprend son travail d’observation géologique et biologique, ainsi que la collecte d’organismes vivants dont il envoie plusieurs spécimens à Cambridge, accompagnés de lettres. Sa découverte du mécanisme de l’évolution commence alors à poindre dans son esprit, par ses recherches de terrain sur la nature.

Extrait du carnet B de Darwin, contenant l’arbre de la vie, première ébauche. // Source : Bibliothèque de Cambridge

Quelques mois après son retour, à l’été 1837, et alors qu’il est devenu une sommité dans le monde scientifique de l’époque, Darwin prend soin d’organiser ses notes sous forme de carnets manuscrits :

  • Un premier (« A » ) est dédié à la géologie.
  • Un second (« B »), qui inaugure alors une série appelée Transmutation Notebooks, est quant à lui dédié à ses premières pensées sur l’évolution des espèces, de leurs formes ancestrales communes, parfois éteintes, vers leurs branches contemporaines.

Les carnets manquants sont les « B » et « C » issus de ces Transmutation Notebooks. La bibliothèque de Cambridge décrit par exemple le carnet C comme « un aperçu extraordinaire de la recherche par Darwin de la solution à ce qu’un contemporain avait appelé ‘le mystère des mystères’, l’origine des nouvelles espèces. Il s’appuie sur une remarquable variété de sources, allant de lectures de philosophie, d’économie et de littérature à des conversations avec des éleveurs de chiens, de chevaux et de volailles », et bien évidemment sur de la littérature scientifique. C’est dans ce carnet que Darwin fait référence à ce qu’il nomme pour la première fois « sa » théorie.

Dans le carnet « B », qui précède le carnet « C », on retrouve le tout premier schéma de ce qui sera un ingrédient essentiel de L’Origine des Espèces, publié 20 ans plus tard : l’arbre phylogénétique de la vie. Cette façon de présenter l’évolution de la vie, par un arbre, ne va pas seulement permettre à Darwin d’illustrer sa pensée : cela va définir des décennies de recherches et de découvertes sur le sujet. La forme de l’arbre restera utilisée par les biologistes pour représenter la sélection naturelle. Cet arbre de la vie originel a donc une valeur symbolique inestimable en Histoire des sciences.

Car Darwin n’a pas seulement découvert et théorisé l’un des mécanismes essentiels de la vie. Il a révolutionné la science et notre conception du monde qui nous entoure. Darwin a dédié des années entières à confirmer ses découvertes avant de les publier, éprouvant alors la méthode scientifique, puis, de ses trouvailles, il en a tiré des implications philosophiques et éthiques. Comme le dit Ann Druyan par la bouche de Neil deGrasse Tyson dans Cosmos : Possible Worlds, Darwin a compris que « les êtres humains ne sont pas les rois du monde » et que «  la perception humaine n’est pas une île unique dans l’Univers, mais que nous sommes entourés d’autres êtres vivants et conscients ».

De fait, la science constituait pour lui une possibilité d’accéder « à un plus haut niveau d’empathie et d’humilité ».

L’appel en vidéo de la bibliothèque universitaire de Cambridge :

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