En aéronautique, rien ne se perd, tout se transforme. Dans les années 1990, l’entreprise britannique Reaction Engines Limited se met en tête de créer un avion spatial nommé Skylon. Son moteur hybride Sabre devait fonctionner comme un réacteur jusqu’à Mach 5 (cinq fois la vitesse du son), puis comme une fusée pour emmener l’appareil jusqu’en orbite.
Mais au bout de plusieurs décennies de tests, d’études et de partenariats, notamment avec le groupe BAE Systems et l’Agence spatiale européenne (ESA), le projet tombe à l’eau : faute d’avoir trouvé de nouveaux investisseurs, Reaction Engines fait faillite fin octobre 2024.
Hypersonique et réutilisable
Pourtant, l’ESA garde dans un coin de sa tête cette idée de moteur hybride, et sa pièce maîtresse (un échangeur qui refroidit en une fraction de seconde l’air brûlant aspiré par le moteur) est reprise pour un autre projet : Invictus. Cet avion hypersonique expérimental doit pouvoir voler à cinq fois la vitesse du son, décoller et se poser sur une piste classique. Le programme a franchi une étape clé, comme l’a annoncé le 23 octobre Stephan Carroll, ingénieur en chef d’Invictus chez Frazer-Nash, le cabinet d’ingénierie britannique qui pilote le projet, dans une publication sur LinkedIn.
Invictus a passé en mars 2026 sa première revue des exigences système (SRR-1, pour System Requirements Review 1). En clair, le cahier des charges de l’avion a été validé une première fois, et l’appareil, tel qu’il est conçu, doit pouvoir atteindre les objectifs fixés en vitesse, en aérodynamique et en propulsion. Frazer-Nash a attendu sept mois avant de l’annoncer, le temps de caler la suite du programme avec l’ESA et l’agence spatiale britannique (UKSA). Invictus est donc sur de bons rails, au moins jusqu’à la prochaine revue, SRR-2, prévue en octobre 2027 comme le précise le site European Spaceflight.

L’ESA a conclu un contrat à 7 millions d’euros avec Frazer-Nash en juillet 2025 pour lancer la conception de l’appareil. Invictus reprend une partie des travaux menés pour Skylon, mais il reste beaucoup à faire pour obtenir un avion hypersonique réutilisable. Frazer-Nash visait un premier vol au début de 2031. Or, David Perigo, responsable technique d’Invictus à l’ESA, évoquait en juin 2026 des essais de propulsion intégrée autour de 2032 : selon European Spaceflight, le premier vol risque donc de glisser d’au moins un an. L’appareil doit atteindre Mach 5, soit environ 6 000 km/h, deux fois et demie plus vite que le Concorde (Mach 2), en haute atmosphère.
Un secteur concurrentiel
Du côté de l’ESA, les ambitions autour d’Invictus sont nombreuses. L’agence y voit un banc d’essai pour de futurs avions spatiaux, capables de décoller d’une piste comme un avion puis de rejoindre l’orbite comme une fusée. Sarah Wilkes, directrice générale de Frazer-Nash, met aussi en avant des applications militaires. Le moteur doit fonctionner à l’hydrogène, présenté comme moins émetteur que le kérosène. Invictus reste toutefois un démonstrateur sans passagers, et aucun vol commercial à Mach 5 n’est prévu à ce stade.
Autre argument en faveur de ce projet : la concurrence progresse également. La Nasa teste en vol depuis octobre 2025 son avion supersonique silencieux X-59, un appareil bien moins rapide (autour de Mach 1,5) conçu pour atténuer le bang supersonique. La Chine, elle, progresse discrètement sur son projet d’avion spatial réutilisable, dont le renseignement militaire américain vient de publier la première image nette. Par ailleurs, Invictus n’est pas le seul projet du genre en Europe puisque Dassault Aviation travaille aussi sur son avion spatial Vortex. Lancé par une fusée, il doit revenir de l’orbite à vitesse hypersonique, puis se poser sur une piste comme un avion de ligne.
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