En 2022, la télévision française peine encore à proposer des séries de genre ambitieuses, alors que ces productions cartonnent lorsqu’elles sont anglophones. À l’occasion de la sortie de Visitors, son créateur Simon Astier nous éclaire sur le sujet, aux côtés de Quoc Dang Tran (Parallèles) et Mathieu Missoffe (Zone Blanche, Syndrome E).

Battlestar Galactica, The Expanse, Fringe, Star Trek, La Quatrième Dimension… Les grandes sagas de science-fiction du petit écran n’ont pas grand-chose de francophone. Qu’elles parlent de superhéros surpuissants, de manoirs inquiétants ou de combats intergalactiques, les séries de genre ont globalement du mal à se faire une place au sein de la production française.

Mais depuis quelques années, des créateurs parviennent tout de même à financer des projets plus originaux. Pour preuve, la sélection française du festival Séries Mania se diversifie à chaque nouvelle édition. En 2022, trois séries lorgnaient du côté du fantastique, du paranormal et de la SF : Visitors de Simon Astier, diffusée à partir du 10 mai sur Warner TV, Parallèles de Quoc Dang Tran, déjà disponible sur Disney+, et Syndrome E de Mathieu Missoffe, bientôt sur TF1.

Buffy, X-Files : des influences américaines

Ces trois auteurs sont issus de la même génération, née dans les années 1970 et 1980, bercée par les références geek de l’époque entre vidéoclubs et comics. Une culture américaine dont l’influence se ressent encore aujourd’hui dans leur travail. Lorsqu’il écrivait le scénario de Zone Blanche, diffusée en 2017 sur France 2, Mathieu Missoffe s’inspirait notamment d’une célèbre lycéenne badass : « Je me racontais que Buffy Summers avait grandi et qu’elle se retrouvait aujourd’hui avec des problèmes, des factures et une communauté à gérer. Le fantastique a toujours existé dans ma vie de spectateur et d’auteur. »

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France 2 a diffusé Zone Blanche en 2017, lorsque les séries fantastiques étaient encore peu explorées en France. // Source : France 2/Netflix

Pour l’écriture de sa nouvelle pépite, Visitors, Simon Astier a plutôt mixé ses influences cinéphiles et sériephiles : « C’est la rencontre entre Gremlins et X-Files, qui ont tous les deux bercé mon enfance. J’aime qu’on m’emmène dans un monde inconnu, dans lequel des choses bizarres ont lieu la nuit. J’adore l’idée des petites créatures à la Gremlins, avec lesquelles on ne peut pas négocier, et l’aspect narratif unique de X-Files ».

« L’invasion des geeks »

Toutes ces références créent une sorte de vocabulaire commun, dans lequel les auteurs contemporains viennent piocher à leur guise. Dans une époque où la culture geek est de plus en plus légitimée et visible, il est davantage aisé pour cette génération d’auteurs d’investir tous les niveaux de la création sérielle. Mathieu Missoffe estime ainsi que des « codes qui étaient pointus ou relatifs à de petites communautés, se généralisent tout à coup. C’est l’invasion des geeks ! (rires) C’est un appel d’air formidable pour nous, cette ouverture des horizons ».

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Parallèles apporte un nouveau souffle à la science-fiction française // Source : Disney+

Un constat partagé par Benjamin Rocher, co-réalisateur de l’excellente Parallèles sur Disney+ : « Le genre ne fait plus peur, n’est plus stigmatisé. On n’a plus honte d’aimer le fantastique, c’est même plutôt devenu cool. En ce sens, c’est un peu l’inversion des valeurs des années 1980. »

« On n’a plus honte d’aimer le fantastique, c’est même plutôt devenu cool. »

Benjamin rocher

Résultat : les créateurs de séries peuvent enfin sortir de leurs tiroirs des projets qui y dormaient depuis trop longtemps. « J’ai commencé à écrire des scénarios de genre il y a pile quinze ans, mais évidemment, c’était impossible de développer ce type d’histoires à l’époque », raconte Mathieu Missoffe. « Cela ne correspondait pas à ce que les gens pensaient qu’il fallait produire. »

Le tournant Hero Corp de Simon Astier

En 2008, Simon Astier se lançait dans une aventure qui durera presque dix ans et qui modifia la production française : Hero Corp. Diffusée sur des chaînes plutôt confidentielles comme Comédie+, Game One et enfin France 4, Hero Corp mobilise pourtant une communauté impressionnante de fans, jusqu’à remplir des Grand Rex entiers à l’occasion d’avant-premières.

Mais à l’époque, les grands succès du petit écran sont plutôt « les récits dans lesquels le flic combat des malfrats en ayant des problèmes à la maison », estime Simon Astier. « C’est notre tradition française et c’est ce que les gens aimaient voir par millions de millions de pelletées tous les soirs à la télévision. »

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Diffusée de 2008 à 2017, Hero Corp a su mobiliser une grande communauté de fans // Source : France 4

Dans les années 2010, Hero Corp détonne donc dans ce paysage français très balisé : « On était des espèces de pionniers, avec des toutes petites pioches (rires). C’était une épopée, un navire fragile en pleine tempête, qui a presque failli me coûter ma santé d’ailleurs. Du début à la fin, c’était un combat de tous les jours, mais je l’ai fait avec bonheur. »

Une série que Simon Astier a dû mener avec très peu de moyens : « Malheureusement, plus on fait des choses singulières, moins il y a de budget. Mais ce n’est pas grave, ça nous a poussé à être inventifs au maximum et à utiliser le centime d’euro avec une précision absolue. Je me suis beaucoup inspiré de Steven Spielberg et de son amour de la suggestion : quand on n’a pas les moyens de filmer un gros truc dangereux, alors on l’évoque seulement. Hero Corp m’a rendu tout terrain et m’a permis d’être à l’aise partout : les contraintes deviennent faciles. »

Disney+, Netflix : le SVOD ouvre la brèche de l’imaginaire

Un pari un peu fou qui a notamment influencé Benjamin Rocher pour la réalisation de Parallèles, treize ans plus tard. « Hero Corp a réussi à exploser les cadres, dans une économie et des formats réduits. Cela a permis de montrer qu’il y avait un vrai public pour les contenus fantastiques. À l’autre bout du spectre, Les Revenants de Fabrice Gobert sur Canal+ a également été un gros tournant pour les séries de genre en France. »

Quoc Dang Tran estime également que l’arrivée des services SVOD comme Netflix ou Disney+ a « dynamité le paysage français, en bien. Lorsque j’ai eu l’idée de Parallèles il y a dix ans, aucune chaîne, de TF1 à France 2 en passant par M6, ne voulait de fantastique pour adolescents. Désormais, des brèches se sont ouvertes vers d’autres espaces de l’imaginaire, donc c’est formidable. »

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Omar Mebrouk, Jade Pedri et Thomas Chomel dans Parallèles // Source : Disney+

Pour leur collaboration avec le géant américain, l’équipe de création de Parallèles a tout de même dû faire quelques compromis. « Évidemment, il y a des valeurs Disney et il a fallu rentrer dedans », accorde Quoc Dang Tran. « On avait un terrain de jeu assez clair : c’est bizarrement une série où il n’y a pas de gros mots, de drogue ou d’alcool. Il y en avait dans l’écriture, mais Disney+ nous les a fait enlever. Après, ce sont les seuls éléments qu’ils nous ont demandés de modifier. On a également pu profiter d’une flexibilité sur la durée des épisodes. Pour des raconteurs d’histoires, c’est quand même génial de ne plus être prisonnier du carcan télévisuel d’antan et de formats très figés. C’est une nouveauté des streamers. »

« C’est quand même génial de ne plus être prisonnier du carcan télévisuel d’antan et de formats très figés. »

Quoc Dang Tran

Renouer le contact avec le public français

Les plateformes de SVOD ont également permis une évolution indéniable : permettre aux séries de trouver un public à l’international. « Aujourd’hui, tout le monde a accès à des productions du monde entier, quelle que soit la plateforme », analyse Mathieu Missoffe. « Il y a désormais des dizaines de pays producteurs de séries qui sont formidables et cela a donné un coup de boost à la création française. Cela nous pousse à nous mettre au niveau et à définir la spécificité de notre démarche française, pour trouver notre place dans cette offre. »

Syndrome E
La série Syndrome E, adaptée du roman de Franck Thilliez // Source : TF1

Pour Mathieu Missoffe, l’objectif, désormais, est de convaincre une audience française. « Je pense qu’on est en en train de renouer le contact avec ce public. En début de carrière, j’ai un peu souffert des gens qui se disaient ‘Ah, c’est Français, donc ce n’est pas bien’, avant même d’avoir allumé leur télé. »

Quoc Dang Tran partage cette analyse : « Aujourd’hui, créer une fiction de genre, en France, c’est toujours un combat, un double risque. Il faut regagner la confiance du public, notamment jeune. J’espère qu’avec Parallèles, on pourra en réconcilier certains avec la notion de fantastique français. »

Croiser les cultures et les genres

Alors, la France va-t-elle enfin pouvoir nous offrir davantage les séries de science-fiction que l’on mérite ? L’évolution est en bonne voie, mais reste relativement timide. « J’ai l’impression qu’il y a eu une poussée avec l’arrivée de producteurs audacieux comme OCS en 2008, mais si on regarde dans le détail, ce n’est pas forcément plus facile de produire des séries de genre », nuance Simon Astier.

Pour le créateur de Visitors, les diffuseurs restent frileux lorsqu’il s’agit de valider des projets fantastiques et de science-fiction. « Il y a toujours un doute de leur part et ces univers sont toujours questionnés. » Il observe tout de même un changement ces dernières années : « Désormais, toutes les influences se croisent, c’est super intéressant. »

Un mélange des genres qui permet de diversifier la production de séries SF et d’ouvrir le champ des possibles, selon Mathieu Missoffe. « Lorsqu’on cherche à produire une série de genre, il faut toujours le mixer avec autre chose. Visitors est une comédie de science-fiction et de mon côté, j’ai pu mélanger le polar et le surnaturel avec Syndrome E. Mais c’est super ! Nous avons encore plein de combinaisons à trouver pour faire exister le genre. »

Source : Montage Numerama

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