« Les Maîtres enlumineurs », paru chez Albin Michel Imaginaire en avril 2021, est une lecture incontournable qui repose sur l'un des systèmes magiques les plus innovants de la littérature Fantasy.

Système de magie innovant et brillamment conçu, personnages aussi complexes que hauts en couleur, histoire passionnante menée tambour battant, univers solide : Les Maîtres enlumineurs est une œuvre majeure de la Fantasy moderne. Initialement paru en 2018 aux États-Unis, ce roman de Robert Jackson Bennett vient de paraitre en avril 2021 aux éditions Albin Michel Imaginaire sous une traduction de Laurent Philibert-Caillat. Une lecture incontournable côté Fantasy.

Les enluminures, un système de magie brillant

Les Maîtres enlumineurs prend place dans la grande cité de Tevanne, fracturée en hauts quartiers et bas quartiers, et dirigée d’une main de fer par quatre Maisons. La cité est régie par un système magique structurant toute la vie et toute la société : les enluminures. Ce langage, constitué de sceaux que l’on peut décrire comme des sortes de runes, est issu d’une ancienne civilisation, les Hiérophantes. En inscrivant certains sceaux sur des objets, il est possible de modifier leur réalité. Écrivez sur une lanterne les sceaux permettant de contourner la gravité à un certain degré, et alors elle restera suspendue dans les airs ; écrivez dessus qu’elle doit suivre telle personne à telle distance, alors la lanterne obéira. Enluminez une porte pour qu’elle ne se destine qu’à une seule clé, et, normalement, cette porte ne pourra matériellement pas s’ouvrir sans cette clé, même en essayant de forcer la serrure.

Pour le dire très simplement : les enluminures sont un langage de programmation pour le monde physique, pour la réalité. Et ce, en insufflant une motivation aux objets, sans pour autant que ce soit une conscience — une sorte d’entre-deux qui rend d’ailleurs ces objets enluminés particulièrement têtus dans leur tâche (nous offrant au passage pas mal de scènes comiques autour de cet entêtement de certains objets).

Couverture française signée Didier Graffet. // Source : Albin Michel Imaginaire

C’est un système de magie non seulement brillant, mais Robert Jackson Bennett se paye aussi le luxe de nous décrire toute la complexité et l’histoire de ces sceaux sans nous assommer. Les Maîtres enlumineurs ne tombe pas dans l’écueil d’un worldbuilding encyclopédique. Les explications, justifiées par les dialogues et les scènes, viennent à mesure que l’histoire avance. Si un élément du système de magie est développé, ce sera parce qu’à l’instant précis, cet élément a un intérêt tout particulier dans la séquence scénaristique. On ne baille jamais à lire tous les détails apportés, et, bien au contraire, notre intérêt est sans cesse renouvelé par de nouvelles découvertes et de nouveaux rebondissements sur ce monde enluminé.

Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie, selon l’écrivain Arthur C. Clarke. Dans Les Maîtres enlumineurs, on pourrait tout à fait renverser la perspective : la magie est si avancée qu’elle est indiscernable de la technologie ; la technicité de ce langage magique faisant écho aux intelligences artificielles et autres augmentations des mondes SF, dans ses implications. Cela donne des airs de « Fantasy cyberpunk » au roman. Il n’en demeure pas moins que le roman reste de la pure Fantasy ; pas la moindre technologie « électronique » n’est impliquée, il s’agit bien de magie.

Sancia, héroïne marquante

Dès la première page, notre arrivée à Tevanne se fait en compagnie de l’héroïne, Sancia Grado. Voleuse hors pair, elle dispose d’une faculté unique : elle peut ressentir les objets et leur histoire. « Lorsqu’elle touchait un objet de sa peau nue, elle le déchiffrait. Elle découvrait sa composition, sa nature, sa forme. Elle pouvait raviver la sensation des lieux qu’il avait récemment traversés, des autres objets qu’il avait touchés, exactement comme si elle l’avait elle-même éprouvée. Et lorsqu’elle s’approchait d’un objet enluminé, ou en touchait un, elle l’entendait murmurer ses injonctions dans sa tête. »

Si ce talent lui offre des opportunités comme voleuse, il lui provient d’un lourd traumatisme et représente aussi un poids quotidien. Le destin de l’héroïne est bouleversé lorsqu’elle fait la rencontre de « clef », un objet enluminé qui n’a rien d’habituel et avec lequel elle va nouer une touchante relation d’amitié. C’est là le point de départ de l’intrigue, car cette rencontre va pousser Sancia à défier tout le système en place et à s’associer à toute une équipe d’acolytes issus d’un milieu bien différent du sien.

La construction littéraire de Sancia est sans faille, pleine de nuances et d’une profonde humanité. À mesure qu’elle traverse des épreuves toujours plus difficiles, ses forces et ses faiblesses se révèlent, elle affronte ses contradictions, ses craintes, ses espoirs ; sa relation aux autres et au monde évolue. Sancia n’a rien de banal et son personnage reste gravé en nous — en refermant le roman entre deux moments de lecture, on attend impatiemment de la retrouver.

Entre moments de tension et accalmie

Le voyage à Tevanne narré par Robert Jackson Bennett s’avère passionnant dans toutes ses dimensions, et de bout en bout. Les temps morts n’existent pas, malgré un roman très long (630 pages). L’absence de temps morts ne signifie pas que le roman est effréné. À chaque séquence tendue ou remplie d’action, succède un moment d’accalmie et de respiration, où les personnages se reposent et dialoguent sereinement. La mise en scène s’enrichit aussi bien souvent d’humour et de tendresse. On regretta simplement quelques scènes trop gores, alors que le roman aurait été tout aussi excellent, et aurait gagné en poésie, sans ces moments inutilement sanglants.

Quoi qu’il en soit, Les Maîtres enlumineurs est une œuvre de Fantasy monumentale, mais facile d’accès et, surtout, terriblement savoureuse à chaque instant. Et bonne nouvelle : le deuxième tome est prévu pour l’automne 2021 en France.

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