« Nous sommes tous des propriétés. » Le premier roman d'Adam-Troy Castro à paraître en France, chez Albin Michel Imaginaire, dissèque la façon dont l'idéologie capitaliste peut aliéner intérieurement l'humanité.

C’est avec Émissaires des morts que la collection Albin Michel Imaginaire démarre l’année 2021. Si Adam-Troy Castro a été relativement prolifique et a remporté le prix Philip-K.-Dick en 2009 pour ce roman, il demeure peu connu en France. Cet ouvrage édité par Albin Michel Imaginaire, combinant quatre nouvelles introductives puis le roman lui-même, repose sur l’héroïne Andrea Cort. Elle vit dans un monde futur, interplanétaire, dans lequel vous ne voulez clairement pas vous retrouver. Le capitalisme n’est plus seulement un système économique : c’est le système. Cet ordre de pensée s’est déployé dans les moindres interstices de cette société.

« Nous sommes tous des propriétés. »

« Nous sommes tous des propriétés. » Tel est le cinglant constat émis par l’un des personnages à l’adresse d’Andrea. En ce sens, la quatrième de couverture n’est pas tout à fait vrai : l’héroïne ne vit pas pour combattre les monstres. Elle vit pour combattre un monstre qu’est le capitalisme, traité par Adam-Troy Castro comme une sorte de parasite infusant l’esprit de tout être vivant.

Le sujet du roman est bien cette aliénation. Car la phrase la plus importante n’est pas tant « Nous sommes tous des propriétés », mais la phrase que le personnage prononce juste après : « La seule chose qui importe, c’est de bien choisir son maître. » Ne fait-on pas plus cynique comme intériorisation de l’aliénation ?

Couverture du roman. // Source : Manchu / Albin Michel Imaginaire

Alors Émissaires des morts est sombre. Ce n’est pas toujours une qualité. La narration d’Adam-Troy Castro appartient à ce registre des dystopies un peu forcées où, de temps à autre, on a l’impression de percevoir des artifices visant à rajouter une couche de séquences glauques, désagréables, appuyant le fait que son futur est sombre, très sombre, définitivement sombre. Cette surcouche tire sur le déjà-vu et rend souvent le déroulé des événements assez prévisible.

Mais ne vous y trompez pas. Si l’ouvrage pêche par une artificialité dans la construction de son univers, il n’y a rien de banal, ni de polissé, dans ce qu’arrive à en faire Adam-Troy Castro. Au contraire, une vraie force s’en dégage. En premier lieu parce que sa plume est tout bonnement belle — la traduction française de Benoît Domis le retranscrit parfaitement. Sur le plan purement littéraire, Émissaires des morts est même assez surprenant par son lyrisme dans la limpidité du phrasé. Et puis il y a le personnage d’Andrea.

Andrea est la clé de voute du roman

Albin Michel Imaginaire a eu le bon goût de placer, en introduction de l’ouvrage, quatre nouvelles se situant dans le même univers. Elles sont chronologiques, avant le contexte du roman. Et elles sont essentielles pour comprendre plus en finesse la psychologie d’Andrea. Il faut donc les lire au préalable, au risque de passer à côté de la clé de voute du roman : Andrea, justement. La grille de lecture de ce monde futuriste passe par l’héroïne. Elle est l’électron libre dans un monde uniformisé par son cadre ultracapitalistique ; elle est la touche colorée dans la grisaille. C’est à travers ce contraste que toute l’absurdité de ce que relève Adam-Troy Castro nous apparaît en pleine figure.

L’héroïne se décrit — ou plutôt elle en vient à se décrire ainsi, car les personnages la décrivent de cette façon — comme froide, hautaine, parfois comme un monstre qu’il s’agit de mépriser, rabaisser. Pourtant, à la lecture, Andrea apparaît comme la seule humaine, au sens profond que ce mot implique. Derrière son ton cynique, ses blagues acerbes, son caractère asocial, elle n’en demeure pas moins bienveillante. Ses failles sont également sa force, elle les assume pleinement et y puise son indépendance — elle se sert de la stigmatisation qui l’oppresse pour forger sa différence, ne pas rentrer dans le moule.

La rébellion d’Andrea Cort face à la monstruosité du capitalisme qui a pourri l’humanité dans ce futur lointain, c’est de ne pas avoir intériorisé cette aliénation. Grâce à cela, elle jouit d’une profonde liberté, et qu’elle soit la propriété d’une entité sur le papier n’y change rien. À partir du moment où le capitalisme monstrueux d’Émissaires des morts est un miroir extrapolé de notre réalité, on peut considérer qu’Adam-Troy Castro a créé, avec Andrea, une héroïne importante. Si elle est la solution dans le futur, alors n’est-elle pas aussi la solution dès aujourd’hui, avant le pire ?

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