« Nous sommes encore trop souvent la caution 'minorités' », déplore Célia Deiana, organisatrice du premier festival de l'imaginaire LGBT+ en France. Entretien.

En France aussi, la littérature de l’imaginaire (SF, fantasy, fantastique) a des opportunités pour s’épanouir lors de grands festivals. Côté SF, les Utopiales ont atteint les 100 000 visiteurs en 2019 quand, côté fantasy, les Imaginales ont touché 40 000 personnes. Un nouveau festival s’apprête cela dit à voir le jour, et il n’aura rien de redondant avec l’offre existante, puisqu’il apporte sa propre pierre à l’édifice : FantastiQueer.

Ce sera le premier salon de l’imaginaire LGBTQI+. Organisé autour de rencontres, de masterclass, de soirées jeux de rôle et d’une exposition, il se tiendra du vendredi 18 au dimanche 20 septembre 2020, à Strasbourg, et l’entrée sera gratuite. Quatre autrices sont déjà confirmées comme invitées : Mélanie Fazi, Cindy Van Wilder, MX Cordelia et Sabrina Calvo. Le nombre d’invités pourrait augmenter en fonction des résultats de la cagnotte Ulule : d’un objectif de 3 000 €, ouverte jusqu’à fin juillet, elle est ce qui permettra au festival de se tenir. 

Numerama s’est entretenu avec Célia Deiana, coordinatrice du festival, pour parler de la représentation queer dans la littérature de l’imaginaire d’aujourd’hui.

Quelle est la particularité de l’imaginaire queer en SF, fantasy et fantastique dans sa façon de traiter les personnes et les sujets LGBTQI+ ?

Du point de vue des genres de l’imaginaire, il y a sans doute peu de différence entre des auteurs et autrices LGBTQI+ et des auteurs et autrices hétéro et cis (dont le genre assigné à la naissance correspond au genre ressenti). Du moins dans les sujets : nous écrivons des quêtes, des uchronies, des histoires de vampires, des space operas. Du point de vue de la qualité, je suppose que la proportion de chefs-d’œuvre et de livres un peu ratés ou qui n’ont pas trouvé leur public est la même.

Matrix est l’un des plus grands films de l’histoire de la SF, et il a été réalisé par deux femmes transgenres. Mais la visibilité queer reste restreinte en pop culture. // Source : Matrix

Mais si on creuse un peu plus profondément, il y a une différence, et même de multiples différences. D’abord, l’identité des personnages écrits. On a tendance à écrire sur ce que l’on connait, et aujourd’hui les auteurs et autrices LGBTQI+ ont plus de possibilités de créer des personnages à leur image, même si les maisons d’édition sont toujours plus ou moins réticentes à le leur permettre. Les relations entre les personnages peuvent être très différentes également, puisqu’elles n’obéissent plus aux systèmes hétéronormés, avec des notions de soumission de l’un (majoritairement la femme cis) par rapport à l’autre (majoritairement l’homme cis). Ce n’est pas le cas de tous et toutes les autrices LGBTQI+ bien entendu, mais on le retrouve de plus en plus souvent.

« Une femme lesbienne n’aura pas la même façon de décrire un corps féminin ou masculin qu’un auteur homme hétéro. »

La relation au corps est très importante également. Une femme lesbienne n’aura pas la même façon de décrire un corps féminin ou masculin qu’un auteur homme hétéro. Et je pense surtout aux auteurs et aux autrices trans et non-binaires, parce que ces identités-là, dans la réalité, sont intimement liées au corps : sa réappropriation, sa transformation physique ou psychique, la haine qu’on peut en avoir, le détachement total ou une perception plus accrue des interactions entre esprit et corps. Cela ne m’étonne pas de voir que le film cyberpunk le plus connu ce jour [Matrix] ait été réalisé par des femmes trans [les sœurs Wachowski]. Moi-même en tant qu’ado, avant de m’interroger sur ces questions-là, j’avais une immense fascination pour Philip K. Dick, ou dans un autre genre, mais avec autant d’interrogation sur le corps et l’esprit, Arthur C. Clarke.

Par rapport aux figures LGBTQI+, on essaie de réparer les fêlures qu’ont infligées des années de littérature et de pop culture. Un excellent documentaire est sorti récemment sur la figure trans dans la pop culture américaine, réalisé par Laverne Cox. Elle arrive à synthétiser le problème de l’hétéronormativité des créations populaires (dont la littérature) : le personnage trans sera un traître, une horrible personne qui se travestit pour mentir, ou alors mourra dans d’atroces souffrances. Chez Disney, les méchants sont très connotés efféminés (par exemple Jaffar) ou butch (Ursula). Il y a des tonnes d’exemples comme cela. Et c’est sans compter les visions homophobes que l’on trouve encore aujourd’hui dans bon nombre de livres de fantasy ou de science-fiction ; ces visions sont d’ailleurs souvent associées à un bon vieux sexisme des familles.

« Être d’une minorité, ici de genre et d’orientation sexuelle, et avoir accès à la création, c’est pouvoir adapter des schémas à sa propre expérience de vie. »

Être d’une minorité, ici de genre et d’orientation sexuelle, et avoir accès à la création, c’est pouvoir adapter des schémas (le conte, la quête, la découverte, l’anticipation, etc.) à sa propre expérience de vie. Et c’est tellement plus excitant et réjouissant que les exemples que nous avons eu dans nos enfances et adolescences sont rares, voire inexistants.

Pouvez-vous citer quelques ouvrages déterminants dans ce domaine, ou bien plus largement des auteurices ?

La réponse à cette question va être très personnelle parce qu’elle dépend de la génération, de l’accès ou non à certains livres, à certains films, de l’accès tout court à la culture.

Sur les questions LGBTQI+ et l’imaginaire, je pense que le premier choc a été Anne Rice, Entretien avec un vampire. Finies les créatures de la nuit qui viennent violer de jeunes filles vierges aux poitrines opulentes (même si le Dracula de Coppola est sorti à peu près à la même époque que le film de Neil Jordan). À la même période, il y a eu également les ouvrages de Poppy Z. Brite qui a fait bien plus tard son coming-out trans, même s’il l’écrivait déjà noir sur blanc en interview (« je suis un homme qui aime les hommes mais enfermé dans un corps de femme »). Les autrices de fantasy ont apporté aussi une vision moins binaire et moins hétéronormée de la littérature, comme Robin Hobb et ses Aventuriers de la Mer.

Mais le coup de poing le plus direct, le moins perdu dans l’homoérotisme encore timide et les métaphores, cela a été Hadès Palace de Francis Berthelot, puis son Rivage des Intouchables. C’est après avoir lu Francis que j’ai commencé à choisir mes lectures plutôt que de m’arrêter aux têtes de gondoles. J’ai commencé à lire des femmes, beaucoup de femmes, puis des auteurs et autrices queer.

Quelques livres à l’approche queer cités par Célia Deiana.

Il y a des livres que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire mais qui sont importants (et sont dans ma « pile à lire ») comme La Main gauche de la nuit d’Ursula Le Guin, bien entendu, et Chroniques du pays des Mères d’Elisabeth Vonarburg. Plus récemment Ellen Kuschner et N.K. Jemisin. Pour ma part mes derniers gros coups de cœur sont l’essai de Mélanie Fazi, Nous qui n’existons pas, et Eau Douce, d’Akwaeke Emezi, sans oublier Toxoplasma de Sabrina Calvo. Et parce que l’imaginaire c’est aussi la jeunesse, je ne pourrai que trop conseiller les romans de Cindy Van Wilder et David Bry.

Des auteurs non LGBTQI+ ont aussi écrit des ouvrages importants à mon sens. Parce qu’il a eu beaucoup d’importance en tant qu’homme dans mon propre parcours d’écrivain militant, je ne peux pas oublier les Rainbow Warriors de Yal Ayerdhal.

Pourquoi créer un festival spécifiquement dédié à ces auteurices et à ce sujet ? Est-ce un manque aujourd’hui dans les autres festivals ?

Les festivals de l’imaginaire font des efforts depuis quelques années pour inclure plus de femmes dans leurs événements. Ils ont encore un effort à faire pour les auteurs et autrices LGBTQI+ et racisés. Un gros effort même. C’est pareil pour les maisons d’édition d’ailleurs.

« Nous sommes encore trop souvent la caution « minorités » »

Nous sommes encore trop souvent la caution « minorités » et sommes souvent condamnés à participer à des tables rondes du type, pour les femmes : « Qu’est-ce que c’est qu’être une femme et écrire de la fantasy violente ? ». Je crois qu’un débat a réellement eu ce titre-là il y a deux ou trois ans. J’imagine la tête de Justine Niogret ou de Charlotte Bousquet quand on leur a proposé un tel thème ! Donc il y a ce côté-là, un peu « regardez comme j’ai un panel diversifié, je suis sympa », mais un peu pourri. Cela évolue, plutôt en bien, mais c’est tellement lent ! Le manque est réel.

Cela étant, ce projet est parti sur un coup de tête, une envie de créer un événement militant dans ma ville, Strasbourg, dans l’association dans laquelle je suis bénévole depuis plusieurs années, La Station. Et comme ma nourriture culturelle principale est l’imaginaire, cela a été un salon de l’imaginaire LGBT. Ce qui n’était pas prévu de mon côté, c’était l’engouement qu’il susciterait. Il y a une réelle demande, un besoin. Notamment ces derniers temps où nous sommes la caution (encore une fois !) diversité de Disney/Star Wars/Marvel, et que l’héroïne d’enfance de beaucoup d’entre nous nous a littéralement planté un couteau dans le dos (je parle bien entendu de celle dont on ne doit pas prononcer le nom).

En ce début 2020, on a vu aussi les romans qui concourent aux grands prix de l’imaginaire, en France. Il n’y a que le prix des blogueurs où il y a plus de femmes et d’auteurices LGBTQI+ que d’hommes ! Dans tous les autres, rien. Le désert (les autrices sont reléguées aux prix jeunesse).

Logo du festival FantastiQueer

J’avais lu des extraits d’un essai de Sam Bourcier, un chercheur et sociologue trans qui se bat contre la récupération façon licorne et arc-en-ciel capitaliste des questions LGBT. Il conseille de reprendre en main nos existences, nos corps, nos identités, mais aussi nos organisations familiales, intrafamiliales, amicales, nos études universitaires (nous sommes chercheurs de nos propres existences et non pas sujets comme des rats de laboratoire), et donc notre culture. Alors s’il n’y a pas assez de place pour nous dans les salons généralistes, eh bien autant créer le nôtre !

Les LGBTQI+ sont-ils et sont-elles en représentation suffisante dans la littérature de l’imaginaire en 2020 ?

Non.

On ne va pas parler de quota, parce que ce n’est pas cela que nous voulons et que le problème de représentation dans les littératures de l’imaginaire en France ne peut être résolu par des pourcentages et des chiffres. Le problème est structurel, comme il l’est pour les autrices ; les auteurs et autrices racisés ; ou celles et ceux en situation de handicap.

Il y a d’abord la création par l’exemple : comment créer des héros et héroïnes LGBTQI+ si les exemples ne sont pas là ? Il faut une force de caractère énorme pour se détacher des contraintes hétéronormées de notre propre culture. Cela évolue grâce à la fanfiction notamment, et aujourd’hui beaucoup de futurs auteurs et autrices ont accès à des médias plus ouverts et inclusifs, comme la série d’animation She-Ra.

« Dans la tête de beaucoup de gens encore, le lecteur lambda de livres de SF et de fantasy est un homme. C’est stupide et fondé sur une vision biaisée de la réalité. »

Il y a l’accès à l’édition ensuite. Quand j’ai commencé à écrire, pour être publié, « on » (le milieu en général) nous recommandait de créer des héros façon « dénominateur commun » pour que tout le monde puisse bien s’identifier. Soit un héros jeune, blanc, mâle, hétérosexuel. Et même si cela évolue (très, très lentement), certaines maisons d’édition sont encore sur cette structure-là. Ou alors elles préfèrent les antihéros, des mecs un peu plus vieux, plus cyniques, mais toujours très blancs et très hétérosexuels. Parce que dans la tête de beaucoup de gens encore, le lecteur lambda de livres de SF et de fantasy est un homme. Donc le héros doit en être un. C’est stupide et en plus c’est fondé sur une vision biaisée de la réalité.

Alors, imaginons un auteur ou une autrice LGBTQI+ qui arrive avec son manuscrit chez un éditeur, avec un roman de fantasy, ou de SF, ou fantastique, mais avec un héros ou une héroïne non hétéro. Il arrive encore trop souvent qu’il ou elle se retrouve face à ce type de réponse : « on en fait déjà » (lire : nous avons déjà un roman avec un héros LGBTQI+ donc cela suffit) ou « si l’homosexualité (ou autre) du perso n’est pas nécessaire à l’histoire, pourquoi ne pas le ou la faire hétéro ? ». Ces sortes de réponses ne sont pas que des légendes urbaines. Il y a tellement d’auteurs et d’autrices LGBTQI+ et tellement peu de publications ! Il y a même tellement d’auteurs et d’autrices non LGBTQI+ et qui écrivent sur des personnages LGBTQI+ et si peu de publications ! Pour une Estelle Faye publiée, combien se voient fermer la porte au nez ?

« Les auteurs et autrices queer sont là : que les maisons d’éditions aillent les chercher ! »

Du coup, les romans qui ne passent traditionnellement pas la porte des maisons d’éditions de l’imaginaire n’ont pas accès aux salons dédiés, à la communication qui peut se faire autour, et ainsi de suite. Certains se sont tournés vers les maisons d’éditions spécialisées HH et FF, qui publient essentiellement des romances homosexuelles et lesbiennes, et se mettent peu à peu à l’imaginaire, essentiellement la fantasy urbaine d’ailleurs, mais pas seulement. C’est le cas de Thomas Andrew et Sebastian Bernadotte qui co-écrivent de très chouettes livres steampunk dans la collection Hecate de Juno Publishing, ou les auteurs et autrices qui publient chez MxM Bookmarks. D’autres se retrouvent dans des micros maisons d’éditions, comme Lizzie Crowdagger chez Dans nos histoires. Ou en autopublication, papier ou sur des plateformes comme Wattpad, tellement décriées par les adeptes de la « vraie littérature ».

Donc ce n’est pas tant le fait qu’il n’y a pas une représentation suffisante dans les littératures de l’imaginaire. C’est qu’il n’y a pas un accès suffisant à ces histoires. Les auteurs et autrices queer sont là : que les maisons d’édition aillent les chercher !

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