Numerama vous propose de découvrir les coulisses de la création de la carte de Paris sur Overwatch, le jeu de tir en équipe du studio américain Blizzard.

C’est par un simple message publié sur les réseaux sociaux, publié le 31 janvier 2019, que Blizzard a annoncé la nouvelle : Paris devient une zone de jeu dans Overwatch. Le même jour, quelques minutes après un premier tweet sibyllin dont le sens n’a en fait échappé à personne, le studio américain a dévoilé la disponibilité immédiate de la carte parisienne sur les serveurs de test. Ces tests se sont achevés avec succès le 19 février avec la sortie officielle de la carte de Paris.

Pour découvrir comment naît une carte sur Overwatch, c’est aux États-Unis que nous nous sommes rendus. À Irvine très précisément, là où se trouve le quartier général de Blizzard Entertainement. C’est en effet dans cette ville de Californie, située dans la banlieue sud de Los Angeles, que le studio américain s’est installé depuis plus de dix ans. Et c’est ici, entre les immenses statues d’orcs vindicatifs, d’anges déchus et de démons torturés, que nous avons pu nous entretenir avec quelques membres de la « Team 4 »… celle en charge d’Overwatch.

Blizzard accueil campus
L’iconique statue du campus de Blizzard, autour de laquelle sont gravées au sol les différentes valeurs de l’entreprise. // Source : Julien Lausson pour Numerama

Paris dans le jeu

Mais comment Blizzard en est-il arrivé à ajouter Paris dans Overwatch ? « Il y a quelques cartes que l’on a toujours souhaité faire », nous raconte Michael Chu, le lead writer sur le jeu, quelques jours avant la sortie officielle de la carte. La carte parisienne en faisait partie. Il existe d’ailleurs une liste de cartes que l’équipe souhaite faire, complète Dion Rogers, qui a en charge l’aspect des cartes sur Overwatch, en tant que lead environment artist. « La blague à ce sujet, poursuit Michael Chu, c’est qu’à chaque fois que nous faisons une nouvelle carte, nous prenons une idée qui n’est pas dans cette liste  ».

« On s’est dit que c’était le moment de le faire »

Et puis un beau jour, il a été décidé de s’occuper du cas de Paris. « On s’est dit que c’était le moment de le faire », explique l’auteur en charge de l’histoire et de l’univers du FPS. « En plus, beaucoup de membres de l’équipe se montraient de plus en plus pressants », ajoute en riant Dion Rogers. « Paris est une ville si inspirante pour bon nombre de gens », remarque Michael Chu. Mais encore fallait-il parvenir à bien retranscrire l’esprit de la ville. « Quand nous nous sommes lancés, nous voulions être impeccables. Nous voulions vraiment bien faire les choses ».

Paris Overwatch
Les pigeons n’ont pas été oubliés pour la carte parisienne.

En réfléchissant aux difficultés qui ont pu apparaître lors de la création de la carte, Michael McInerney, level designer, juge que c’est avant tout ses dimensions qui ont en quelque sorte été un frein. Car l’équipe ne manquait pas d’idées à ajouter. « Les contraintes étaient vraiment liées à la taille de la carte, pas tant au niveau du temps de développement ou de la difficulté de développement. Si elle avait fait le double, on aurait pu probablement ajouter d’autres choses », explique-t-il, mais cela se serait fait au détriment d’autres considérations, comme la jouabilité. Or, la carte de Paris n’a pas vocation à être une simulation à l’échelle de la capitale française, mais une carte de jeu. Il a donc fallu faire une synthèse : « la carte est comme un pâté de maisons avec tout ce qu’il y a de significatif à l’intérieur », résume le développeur.

Ces restrictions ont paradoxalement aidé l’équipe à faire le tri dans les représentations de Paris, même si on a parfois l’impression d’assister à une collection de clichés sur la capitale française. Rues étroites, la Seine, les quais, les pavés, le style haussmannien, les bistrots, les terrasses, la tour Eiffel, la cathédrale Notre-Dame, les références à la mode et à l’art de la table, les cabarets, la pâtisserie, les bateaux-mouches, la verrière inspirée du Grand Palais et, bien sûr, les pigeons (qui sont d’ailleurs indestructibles). Des fantasmes, qui sont aussi des symboles qui parlent à tout le monde.

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Les toits de Paris à l’aube. // Source : 12019

Éviter d’aligner les monuments

Michael McInerney, qui est un ancien de l’équipe World of Warcraft, raconte cette hésitation sans rougir : « au départ, nous pensions à faire un musée, mais nous avons fini par nous demander : dans quelle mesure cela représente-t-il bien Paris ?  ». Certes, il y a des musées réputés à Paris. Mais il fallait s’assurer de ne pas submerger le public avec les références parisiano-parisiennes. « Il y a tellement d’endroits différents. Nous ne voulions pas juste placer toutes les attractions touristiques à un seul endroit. Cela aurait été franchement irréaliste  [à l’échelle d’un quartier]  », plaisante l’Américain, qui est impliqué dans le développement d’Overwatch depuis deux ans.

Quid de la Tour Eiffel, qu’on voit dans une bande-annonce du jeu ? Elle aurait pu être une zone de combat, d’après les développeurs. Sauf que « si vous regardez la taille du jeu, la plupart des cartes ne sont pas si grandes que cela », fait observer Michael McInerney. Il aurait fallu réduire la taille de la structure, au risque de diminuer sa majesté, ou la laisser à l’échelle, au risque qu’elle éclipse le reste de la carte. « Vous n’auriez vu que cette grosse structure au-dessus de vous », fait-il remarquer. Pas joli.

Tour Eiffel Paris
La Tour Eiffel, à Paris. // Source : DomiKetu

Finalement, il a été décidé d’ajouter la tour Eiffel, mais de la placer de l’autre côté de la Seine, hors du terrain de jeu. Un bon compromis. D’ailleurs, le fleuve a été très utile pour les designers puisqu’il a permis de délimiter élégamment une partie de la carte sans avoir besoin d’aligner des bâtiments infranchissables collés les uns aux autres. « C’est génial pour la jouabilité d’avoir une sorte de frontière où vous pouvez regarder au loin sans pour autant pouvoir vous y rendre, justement parce qu’il y a un cours d’eau. Ce n’est pas comme un mur en béton ».

La vidéo ci-dessous montre en accéléré jour après jour l’évolution d’une zone de jeu, entre le 14 juin 2018 et le 5 février 2019. Les captures prises depuis le même point de vue offrent un bon aperçu de la façon dont le travail de level design est effectué chez Blizzard, avec un focus d’abord sur l’agencement général puis à mesure que les jours avancent les équipes se concentrent vers des éléments de plus en plus imperceptibles, donnant l’impression que la carte ne bouge plus beaucoup à la fin. « Nous travaillons par itération, en effectuant des petits changements », raconte Michael McInerney. «  Il n’y a jamais de refonte radicale ». Les éléments sont remaniés, déplacés, réorganisés, mais le studio ne repart jamais de zéro si la direction prise ne s’avère pas la bonne.

Itération permanente

« Notre moteur de jeu est vraiment pratique parce que nous pouvons ajouter des choses en jeu très rapidement », détaille le développeur. « Dans le cas de Paris, je peux par exemple ajouter un point de contrôle en l’espace d’une semaine ».

Le tout est ensuite testé dans le cadre de parties en interne : « Nous avons une large variété de niveaux de jeu parmi les joueurs. Chez nous, nous avons des gens qui sont grands maîtres (le niveau le plus élevé que l’on peut obtenir en jeu compétitif, NDLR) et d’autres qui sont au niveau bronze (le rang le plus bas). Nous faisons beaucoup de sessions de jeu. Nous avons aussi nos membres de l’assurance qualité », qui sont là pour vérifier le bon degré de finition de notre travail.

Nous avons joué contre les équipes de Blizzard, et on ne peut que affirmer que le niveau est élevé.

Le choix d’une carte assaut

D’ailleurs, le choix du mode assaut pour la carte de Paris s’est en quelque sorte imposé de lui-même. « On a regardé notre sélection de cartes de Paris et nous souhaitions en outre nous assurer d’un certain équilibre entre les différents modes », raconte Michael McInerney. Or, il faut remonter à mai 2017 pour retrouver la dernière carte du mode assaut. Il s’agit de la colonie lunaire Horizon — carte qui a été retravaillée en 2018. « Il était donc temps », reconnaît dans un sourire le concepteur. Surtout qu’entre-temps, cinq autres cartes ont fait leur apparition en jeu et aucune n’est un assaut.

Comme pour les personnages du jeu, Blizzard n’ajoute pas énormément de nouvelles cartes chaque année. En 2018, l’éditeur américain en a ajouté trois, avec Rialto le 3 mai, Petra le 19 mai et Busan le 22 août. Mais le studio travaille en parallèle sur plusieurs cartes, dont l’état d’avancement varie.

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La dernière carte en mode assaut à avoir été ajoutée en jeu était la colonie lunaire Horizon. // Source : Blizzard

Quant à l’ambiance de la carte, elle dépend évidemment du récit qui est compté. Les joueurs et les joueuses s’en apercevront d’ailleurs en déambulant dans les villes ou en observant les bâtiments : les traces des soulèvements d’autrefois ont essentiellement disparu. Le choix qui a été fait avec Overwatch est de raconter une histoire se déroulant des années après les drames, avec des villes qui ont pu être reconstruites, en s’assurant que ce qui est développé demeure cohérent avec ce qui a été intégré précédemment dans le FPS. « Au tout début, nous avons en quelque sorte une idée générale de l’histoire, de l’univers, du contexte. Chaque fois que nous créons un nouveau héros ou une nouvelle carte, nous développons cette partie de l’histoire », explique Michael Chu.

En outre, l’image de Paris qui est apparue en tête des artistes en charge du design est celle d’une ville rayonnante. « Nous voulions que la carte soit belle », admet Dion Rogers. Cela a nécessité quelques contorsions artistiques et scénaristiques. « Si vous faites attention, la tour Eiffel que nous avons en quelque sorte refaite a des éléments high-tech sur elle. Celle cqui est dans la cinématique d’ouverture ressemble plus à la vraie. Nous avons pris quelques libertés, parce que nous prétendons que si [les Parisiens] l’ont reconstruite, ils ont dû y ajouter des éléments modernes. ».

Paris cinématique Overwatch
La ville de Paris dans la bande-annonce de 2014. // Source : Blizzard

Dans le monde d’Overwatch, Paris occupe une place relativement importante. Non pas seulement parce qu’il s’agit de l’un des endroits «  les plus remarquables au monde », selon les propres mots de Michael Chu. La ville a par le passé été visitée par des personnages que les joueurs et les joueuses connaissent bien, à commencer par Amélie Lacroix, une femme au destin tragique que tout le monde connaît maintenant sous son pseudonyme de Fatale (Widowmaker). Chacal et Chopper, deux malfrats habitués à faire des casses spectaculaires, se sont aussi retrouvés pendant un temps dans les parages.

L’auteur a aussi voulu saisir une opportunité avec Paris pour creuser le sujet des relations entre les humains et les robots. « Nous nous sommes un peu servis de cette carte pour montrer les rapports entre les deux communautés, avec les robots cherchant à avoir une vie meilleure », note Michael Chu. Cette tension entre les robots et les humains est un fil rouge pour l’histoire. Plusieurs cinématiques, comics et récits abordent ce sujet, comme la fameuse bande-annonce montrant des émeutes près de la tour Eiffel. Le film d’animation En vie, sorti en 2016, constitue un autre exemple : il montre un assassinat réalisé à Londres par Fatale contre un religieux omniaque alors que celui-ci discourait sur un avenir commun pacifié entre les hommes et les machines.

Paris carte omniaque
Quelques traces des revendications omniaques sont visibles à Paris. // Source : Blizzard

Et maintenant ?

Ces récits devraient être développés ultérieurement par Blizzard, au gré des mises à jour de contenu. « Nous aimerions en dire plus sur l’histoire parisienne  », a concédé Michael Chu, sans nous dire sous quel angle ou sous quel format cela pourrait se produire — BD ou cinématique.

D’ici là, maintenant qu’elle est disponible pour le grand public, la carte de Paris devrait prochainement faire son apparition dans l’Overwatch League. Cette étape apparaît en effet comme la suite logique des évènements, d’autant que les rangs de la ligue professionnelle du FPS se sont étoffés depuis l’automne dernier avec l’arrivée d’une franchise liée à la capitale française, Paris Eternal. Composée de dix membres, dont quatre Français, la sélection parisienne a fait ses grands débuts dans la compétition le 16 février contre London Spitfire.

Des débuts remarqués, car le groupe a réussi à battre les champions de la saison précédente. Les deux étoiles dissimulées sur la carte, référence à la victoire de la France à la coupe du Monde de Football 2018, sauront peut-être leur porter chance.