Le dernier jeu vidéo de Sam Barlow, plus sombre et ambitieux que ses prédécesseurs, plonge le joueur dans une enquête sur une actrice portée disparue. 

Une jeune femme vêtue d’un peignoir bleu tient une pomme, sur laquelle elle pose un regard inspiré. Des enquêteurs arrivent sur une scène de crime, où ils trouvent le corps d’un homme au pénis démembré. Une poupée Barbie arbore un sourire figé, placée sur une table en verre entre une boîte de médicaments et un cadavre de bouteille. Deux bonnes sœurs se tiennent aux abords d’un mausolée, derrière lequel les lumières de la ville se laissent deviner. Au premier regard, Immortality nous place face à des vidéos qui n’ont pas vraiment de lien entre elles, pour peu qu’on lise le synopsis du jeu : il raconte l’histoire de Marissa Marcel, une actrice prometteuse qui a mystérieusement disparu – en laissant pour seule trace des archives de films qui n’ont jamais été diffusés au grand public. 

Au cours de la promotion d’Immortality, le développeur Sam Barlow a déclaré qu’il était tout à fait adapté pour les gens qui souhaiteraient avoir l’impression de « lécher l’antenne de leur télévision cathodique branchée sur la BBC2, un dimanche soir à minuit dans les années 1990 ». À titre personnel, je n’avais jamais envisagé de lécher l’antenne d’une télévision cathodique, mais il faut bien admettre que c’est un parfait résumé de l’ambiance d’Immortality et que je m’y suis découvert un nouveau fétichisme. Lorsqu’on lance le jeu, on se trouve face à une mosaïque de vidéos, pour la plupart issues des trois films dans lesquels Marissa Marcel a joué : il y a Ambrosio (1968), dans lequel elle incarne une jeune femme qui se fait passer pour un homme afin de s’infiltrer dans un monastère ; Minsky (1970), un thriller où elle joue la muse d’un artiste suspectée de l’avoir assassiné ; puis Two of Everything (1999), où elle devient une pop star à succès qui entretient un rapport particulier avec sa doublure.

Immortality
Immortality // Source : Capture d’écran

Le nanar et la manière

Disponibilité

Immortality est disponible depuis le 30 août 2022 sur PC, Xbox Series S et Xbox Series X. Il est déjà dans le Xbox Game Pass.

Dans la lignée d’Her Story et Telling Lies, les deux précédents jeux du développeur indépendant Sam Barlow, Immortality est un jeu d’enquête en FMV – pour full motion video, à savoir des fichiers vidéo pré-enregistrés et tournés avec de vrais acteurs. Par le passé, le développeur a confié avoir choisi cette technique parce qu’elle permettait d’expérimenter avec un budget réduit. Il déclare aussi avoir été inspiré par les coulisses du film Basic Instinct, où Sharon Stone répète sans maquillage, lumières ou artifices. Il y voit rapidement un moyen efficace de transmettre des scènes réalistes et intenses à l’écran, et s’en est depuis fait une spécialité. « Avec du recul, les jeux en FMV constituaient une expérience ratée », confiait Barlow à NME en mai 2022. « Mais ils permettaient aussi d’aborder d’autres genres et types d’histoires parce qu’ils étaient moins coûteux à produire. Il y a eu des drames juridiques, des thrillers érotiques, beaucoup d’horreur psychologique et d’histoires centrées sur les personnages qui se déroulaient dans un univers plus réaliste et contemporain, à rebours des clichés présents dans les jeux vidéo de l’époque. »

C’est aussi le cas d’Immortality, qui mélange le thriller érotique à l’horreur psychologique, en passant par l’enquête et les sorties de pistes à la David Lynch. Ce n’est pas vraiment un hasard, compte tenu du fait que l’un des scénaristes du jeu n’est autre que son collaborateur Barry Gifford, avec lequel il a co-écrit Lost Highway. Pour les besoins d’Immortality, Barlow s’est aussi entouré d’Amelia Gray (notamment scénariste sur la série Maniac et auteure d’une pléthore de nouvelles aussi étranges que géniales) et d’Allan Scott (le scénariste de l’excellent thriller Ne vous retournez pas, sorti en 1973), dont l’influence se ressent très fortement à différents moments du jeu.

Dans la lignée d’Her Story et Telling Lies

Chaque vidéo présentée au joueur montre un extrait de film ou des phases qui précèdent sa conception : des lectures, des castings, des répétitions, des tournées promotionnelles ou encore des « essais d’alchimie », dans lesquels on place deux acteurs ensemble pour voir s’ils auront une bonne symbiose à l’écran. Le gameplay repose sur un principe très simple : le joueur peut rembobiner les scènes (ce qui fait parler les personnages à l’envers et rappelle irrésistiblement les séquences de la Loge noire dans Twin Peaks), les accélérer ou les mettre sur pause. Quand on fige une scène, il est possible de promener son curseur sur différents éléments du décor – une coupe de fruits, une robe à paillettes, une dague utilisée comme accessoire, le visage d’un chef opérateur qu’on n’avait jamais entrevu auparavant… Certains éléments dévoilent une nouvelle vidéo. Par exemple, un extrait de répétition dans lequel on aperçoit une flûte de champagne placée dans la loge de Marissa peut amener le joueur à une autre vidéo, où on voit une autre flûte de champagne tenue par un réalisateur durant une remise de prix. Dès lors, plusieurs possibilités s’offrent au joueur : se promener d’élément en élément pour débloquer de nouvelles scènes, ou visionner chaque vidéo dans son intégralité pour y revenir ensuite et en éplucher chaque détail.

Immortality
Immortality // Source : Capture d’écran

De la curiosité au voyeurisme

À mesure que l’on débloque de nouvelles vidéos, le mystère qui entoure Marissa se dissipe progressivement. Les paillettes laissent vite place à des images plus sombres, révélatrices d’un système qui fabrique des vedettes pour mieux les broyer ensuite. Dans chaque vidéo, on peut trouver des indices et des pistes à explorer pour comprendre ce qui a mené à sa disparition, en plus de mieux comprendre le scénario des films dans leur ensemble. Au départ, je cliquais frénétiquement sur chaque image, motivée par l’envie de comprendre ce qui était arrivé à Marissa (ce qui constitue, après tout, l’objectif principal du jeu), avant de rester par simple voyeurisme. Il y a quelque chose d’incroyablement grisant à voir les coulisses d’un film, que ce soit en observant un acteur qui peine à brûler un bout de papier pour une scène importante ou un réalisateur qui cherche à éviter un faux raccord. Il y a aussi ce sentiment de rassembler lentement les pièces d’un puzzle qui finit par dépasser la simple histoire d’une actrice disparue.

Immortality
Immortality // Source : Capture d’écran

Face à certaines vidéos, la joueuse ou le joueur ne sait plus trop ce qui tient de la fiction ou de la réalité : il doit alors s’aider de quelques indices (comme une personne hors champ qui hurle « Action » ou « Coupez » ou encore la présence d’un clap à l’écran). Parfois, le jeu devient même difficile à suivre tant il regorge d’images et de détails à analyser. Il faut alors revisionner certaines images et classer des vidéos dans ses favoris lorsqu’on pressent qu’elles cachent une future nouvelle piste à explorer. Avant d’être un très bon jeu d’enquête, doté de mécaniques brillantes qui surviennent au moment où on ne les attendait plus, Immortality est une fabuleuse lettre d’amour au cinéma et à ceux qui le font — même lorsque leur travail prend la forme d’un thriller érotique aux dialogues nanardesques.

Immortality
Immortality // Source : Capture d’écran

C’est une lettre d’amour aux acteurs, aux réalisateurs, aux chefs opérateurs et autres accessoiristes, aux gens qui font face à la caméra et à ceux qui brillent mieux derrière. Cela inclut aussi le joueur, qui fait à la fois office de monteur et d’enquêteur dans cet étrange amas d’images, sans jamais avoir l’impression d’être pris par la main. Quand les images du générique ont commencé à défiler, avant même d’avoir eu l’occasion de saisir tous les éléments de l’histoire, je n’ai eu qu’une seule envie : m’y replonger. 

Le verdict

Immortality est un excellent jeu d’enquête servi par un casting et une mise en scène impeccables, qui érige le genre FMV au rang d’art comme Her Story et Telling Lies l’avaient fait avant lui. C’est aussi un hommage truffé de références aux plus grands noms du cinéma, de David Lynch à Alfred Hitchcock. Il donne à voir les différentes étapes de la conception d’un film.