Le proverbe veut qu’on ne doive pas « nourrir les trolls », mais il serait bon de ne pas tenter non plus de se moquer d’eux. Dans ce nouveau numéro de la newsletter #Règle30 de Numerama, la journaliste Lucie Ronfaut s’interroge sur les limites de l’indignation en ligne.

Cet article est extrait de notre newsletter hebdomadaire Règle30, éditée par Numerama. Il s’agit du numéro du 6 avril 2022. Pour vous y inscrire gratuitement, c’est ici.

Ce week-end, un tweet particulièrement crétin a tourné en boucle sur mon fil d’actualité Twitter. Un type (dont je ne citerai pas le pseudo) a publié un long thread expliquant que les femmes ne devraient pas être développeuses informatique, enchaînant les propos insultants et misogynes. Le premier tweet de la série a été partagé plus de 10 000 fois en trois jours, en partie retweeté par des gens critiquant son contenu. L’auteur, de son côté, n’a évidemment pas changé d’avis. Il a attendu un peu que ses tweets deviennent viraux, puis il a fait la promotion d’un projet de cryptomonnaie et d’une formation payante pour devenir développeur.

Cette histoire est banale. Tous les jours, je vois passer un tweet stupide ou dégueulasse, partagé par des personnes bien intentionnées, pour le critiquer, s’en moquer, ou démontrer que son contenu est faux. C’est cette application de rencontres pour propriétaires de NFT qui a annoncé sa fermeture par manque de candidatures féminines, à la grande hilarité des anti-cryptos sur Twitter, et qui s’est finalement révélée être un canular.

Ce sont les innombrables réactions aux tweets choquants/stupides/rayez la mention inutile d’Elon Musk. « C’est un peu comme si on essayait de se battre contre des mèmes avec des statistiques », écrivait récemment à ce sujet le journaliste américain Charlie Warzel. « Et je comprends pourquoi on le fait : Elon Musk a beaucoup d’argent, de pouvoir, et une large audience. Quand il dit quelque chose de crétin ou de faux, il est tentant de le corriger (…) Cependant, sur Twitter, c’est un comportement inutile, et cela donne à Elon Musk exactement ce qu’il souhaite : la preuve de notre outrage.»

Le « quote-RT » , la capacité de réagir à un contenu sur Twitter en écrivant un tweet par dessus, existe dans sa forme actuelle depuis 2015. Cette fonctionnalité fait partie des nombreuses options conçues par les réseaux sociaux pour provoquer nos réactions, et donc garder notre attention (pensez aux likes, cœurs, streaks, duo sur TikTok, etc).

Regardez-moi, je suis en colère !

Elle a aussi profondément marqué la culture de Twitter, encourageant le « dunking », les « ratios », et plus généralement notre propension à la baston. Certain·es experts et expertes parlent même du phénomène du Twitter brain, c’est-à-dire cette tentation presque maladive de réagir à tout, et éventuellement d’en faire un spectacle pour nos abonnés et abonnées. Regardez-moi, je suis en colère ! La mathématicienne américaine Cathy O’Neil qualifie aussi les réseaux sociaux de « machines à honte », où nous serions tous et toutes poussées à humilier publiquement les personnes avec lesquelles nous sommes en désaccord (parfois à juste titre, parfois moins). Sauf qu’en parallèle, des internautes ont appris à profiter de ce phénomène. Ils ou elles publient volontairement des propos outranciers, qui vont provoquer moult RT indignés, et donc participer à la viralité de leur compte. Car pour les algorithmes des plateformes, un contenu fortement partagé est un contenu à pousser sur nos fils d’actualité. Vous ne pouvez pas attaquer ces personnes avec succès, puisqu’il s’agit exactement ce qu’elles recherchent. On ne peut pas humilier un·e troll.

C’est un comportement que l’on retrouve un peu partout sur l’échiquier politique. En avril, une utilisatrice de Twitter a réussi à faire croire à de nombreuses personnes (y compris des médias) que la barre chocolatée Snickers avait été critiquée pour ses « veines ressemblant à celle d’un pénis », et que Mars (la société qui produit les Snickers) avait accepté de vendre une version de sa confiserie avec une surface complètement lisse. Son tweet initial a été retweeté plus de 200 000 fois, notamment par des comptes proches de la droite et de l’extrême droite américaine, qui y ont vu une preuve de la supposée « cancel culture ». À titre personnel, j’ai trouvé cette histoire très drôle (surtout qu’elle m’a donnée l’occasion d’écrire les mots « veines de pénis » dans un mail pro à destination de Numerama). Mais elle m’a aussi un peu inquiétée. Il est amusant de voir une personne dont on ne partage pas les idées se faire troller. Il est plus difficile d’admettre que nous pouvons aussi nous faire piéger de la même manière, par des personnes que l’on exècre.

Je ne souhaite pas vous faire la morale. Je suis atteinte, sans doute comme beaucoup d’entre vous, du Twitter brain ! Le quote-RT me démange souvent ! Par ailleurs, je comprends l’envie, voire le besoin, d’hurler sur les cons. Je ne pense pas non plus que la haine ait besoin de nos réactions pour exister. La question n’est pas tant d’interroger nos intentions que nos objectifs. Est-ce que je crie sur un crétin parce que je veux montrer au monde mes valeurs, parce qu’on ne doit jamais laisser passer la haine, parce que j’espère que cette personne disparaisse ? Mais finalement, à qui profite notre colère ?

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La revue de presse de la semaine

TW : homophobie

Sur Facebook, on peut très facilement trouver des groupes comparant l’homosexualité à une abomination, encourageant à « guérir » les personnes LGBT+, et plus généralement tenant des propos violemment homophobes. Meta, la maison-mère du réseau social, qui s’est déjà illustrée par sa modération automatique parfois absurde de mots comme « lesbienne« , n’est visiblement pas capable de modérer correctement ce genre de contenus. C’est une enquête à lire sur Numerama.

TW : violences conjugales

On a récemment parlé dans cette newsletter du procès ultra médiatisé entre Johnny Depp et son ex-femme, Amber Heard. L’évènement, diffusé en direct, a provoqué un raz-de-marée de contenus sur les réseaux sociaux, qui s’en prennent surtout à l’ancienne compagne de l’acteur. Mais il ne s’agit pas seulement de la bêtise de quelques internautes. L’affaire est désormais au cœur d’un affrontement idéologique, antiféministe, et potentiellement lucratif, pour des acteurs de l’extrême droite américaine. C’est par exemple le cas du média The Daily Wire, qui a déjà investi presque 50 000 dollars pour promouvoir ses articles sur le procès sur Facebook. C’est à lire (en anglais) chez Vice.

ManyFans

Sur internet, personne ne sait que vous êtes un chien, ni un homme vous faisant passer pour une jolie femme dénudée. Le magazine du New York Times a enquêté sur un nouveau business en ligne : les « e-pimps« , des personnes gérant (souvent depuis des pays en développement) la présence de travailleuses du sexe sur OnlyFans. La prestation consiste surtout à répondre aux messages privés de leurs fans en se faisant passer pour elles, un aspect très chronophage du travail du sexe en ligne. C’est à lire (en anglais) par ici

Docteur qui ?

On a appris que le Docteur, héros de la célèbre série anglaise de science-fiction Doctor Who, serait bientôt incarné par Ncuti Gatwa, un acteur qui s’est déjà illustré dans Sex Education. Problème : Ncuti Gatwa est noir et a subi un déluge de commentaires racistes à la suite de cette annonce. Cet édito de Teen Vogue revient sur les conflits autour du « racebending« , quand un acteur ou une actrice racisé·e incarne un·e personnage de fiction identifié·e comme blanc·he, et le racisme inhérent aux fandoms en ligne. C’est à lire (en anglais) par là.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

firefly 1
La série Firefly

J’ai beaucoup de lacunes dans ma culture en science-fiction. Parmi elles, il y avait Firefly. Il se trouve que j’ai récemment rattrapé mon léger retard (d’environ 20 ans) et que cela m’a tellement plu que j’ai décidé d’écrire dessus. Parce qu’il s’agit de ma newsletter, et que je peux chroniquer une œuvre sortie en 2002 si je veux ! Firefly, donc, est une série créée par Joss Whedon (avant de continuer, je précise qu’il s’agit du papa de Buffy, et qu’il a aussi récemment fait l’objet d’une longue enquête sur son comportement misogyne). On y suit les tribulations d’une troupe d’escrocs de l’espace, qui se spécialisent dans le transport de contrebande grâce à leur vaisseau, Serenity. Mais l’irruption soudaine de deux nouveaux passagers, recherché·es par le pouvoir en place pour une raison mystérieuse, bouleverse le quotidien de l’équipe.

J’ai adoré Firefly, car elle m’a raconté une histoire de science-fiction à laquelle je ne m’attendais pas. Déjà par son ambiance, entre le film de western et le spaceopera. Mais surtout, pas de grand complot intergalactique, pas de tentative de sauver l’univers, pas (trop) de course-poursuite dans les étoiles. L’intrigue se concentre surtout sur les relations entre les membres de l’équipage. Chacun des neuf personnages a une histoire complexe et traitée de manière équitable : des ancien·nes soldat·es traumatisé·es par une guerre perdue, un prêtre au passé trouble, une prostituée tiraillée entre sa position sociale avantageuse et son envie de liberté… La série comporte des défauts (par exemple son orientalisme vraiment pas subtil), et surtout pas de véritable fin, car jamais renouvelée après sa première saison. Un film vient conclure péniblement l’histoire, que j’ai personnellement trouvé très nul ! Néanmoins, Firefly reste, à raison, un classique de la SF des années 2000, que je vous recommande même (et surtout) si la SF vous barbe en temps habituel.

Firefly, une saison (14 épisodes) disponible sur Disney+

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