Les influenceurs et influenceuses seniors sont de plus en plus nombreux sur le web. L’image qui est renvoyée dans leurs publications ou vidéos veut tordre le coup aux idées-reçues sur la vieillesse, en reprenant les codes du dynamisme et de la jeunesse. Au détriment, peut-être, d’une réelle acceptation de toutes les formes de vieillesse.

« Bienvenue sur ma page, pour les plus de 50 ans ! » Nicole Tounelle, influenceuse senior ancienne esthéticienne, s’adresse dans une vidéo YouTube à ses plus de 60 000 abonnés sur un ton enjoué, une diction de professeure des écoles et un brushing parfait. « Age is no barrier, it’s a limitation that you put on your mind ! » (l’âge n’est pas une barrière, c’est une limite que l’on met à son esprit) peut-on lire sur le compte instagram de la très suivie fiftyyearofawoman (69.4K abonnés). D’autres optent pour des pseudos plus explicites encore : « 50ansetalors », « seniorsenvadrouille » etc. En 2022, les influenceurs dits « seniors » – les influenceurs de plus de 50 ans – sont désormais nombreux.

Mais doit-on se réjouir de leur arrivée massive sur les réseaux ? Participent-ils réellement à la visibilisation des plus âgés, ou est-ce plus compliqué ?  

Les influenceurs seniors sont de plus en plus nombreux  

Une époque semble s’achever : celle où les grands-parents étaient relégués sur des comptes Facebook comptabilisant une vingtaine d’amis, publiant parfois par mégarde et laissant des commentaires en majuscules sous les photos de leurs petits-enfants. Les futurs et les jeunes grands-parents d’aujourd’hui maîtrisent désormais mieux les réseaux sociaux comme Instagram et Youtube et ont bien l’intention de continuer à exister sur internet.

Depuis quelques années, les « influenceurs seniors » se multiplient : tantôt positionnés sur le secteur de la beauté comme Nicole Tounelle, sur l’humour comme Studio Danielle, sur le développement personnel comme Sylvienfinmoi ou sur le voyage comme Seniors en vadrouille, la majorité de ces influenceurs disent vouloir partager leurs passions sans se soucier de leur âge. Virginie Gorce tient ainsi un blog généraliste depuis 9 ans, intitulé « jeunevieillispas » (12 000 visites par mois).

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Source : Instagram/fiftyyearsofawoman

Elle partage dans des articles fournis ses réflexions sur les injonctions faites aux femmes de son âge, délivre certains conseils et interviewe des personnalités de plus de 50 ans. À l’origine de son activité d’ « influenceuse », il y a la sensation de ne pas vieillir aussi vite que ses parents et ses grands-parents : « Je prenais souvent l’exemple de ma grand-mère qui a vécu pendant la guerre. C’était vraiment la grand-mère qui ne faisait plus attention à elle et qui dormait avec ses dents dans un dentier sur la table de nuit. Et j’ai fait le calcul a posteriori, elle avait seulement 55 ans. ». L’allongement de l’espérance de vie en bonne santé dans les pays occidentaux n’est en effet pas sans lien avec la multiplication de ces influenceurs plus âgés, qui communiquent encore majoritairement via Facebook et des blogs personnels.  

« Il y a 10-15 ans, seules les assurances ou les mutuelles s’intéressaient aux influenceurs seniors »

Sur les 150 000 influenceurs comptabilisés en France, ils seraient entre 1 000 et 2 000 à être catégorisés « seniors », soit des individus de plus de 50 ans. Si les marques sont nombreuses aujourd’hui à chercher à nouer des partenariats avec eux, c’est qu’ils leur permettent de s’adresser à un public bien spécifique : les influenceurs seniors sont suivis majoritairement par des personnes de plus de 45 ans.

Yannick Pons, responsable au sein de l’agence marketing Reech spécialisée dans le marketing d’influence, revient sur l’intérêt pour les marques de collaborer avec des influenceurs seniors : « Ce qui est intéressant c’est qu’il y a 10-15 ans, seules les assurances ou les mutuelles s’intéressaient aux influenceurs seniors. Aujourd’hui ce sont toutes les marques qui s’y intéressent, parce qu’ils touchent des individus qui ont un fort pouvoir d’achat par rapport à la moyenne des français. »  

Réelle diversité ou invisibilisation de la vieillesse ? 

Voir dans le panel des vidéos YouTube proposées sur nos pages d’accueil des têtes blanches, découvrir en story instagram le quotidien d’hommes et de femmes de plus de 60 ans est un moyen intéressant de rappeler leur existence au sein du corps social, de mettre en lumière des physiques plus divers et de normaliser les transformations du corps qui viennent avec le temps. 

Mais très vite, en regardant les vidéos YouTube et en allant consulter les comptes Instagram des influenceurs seniors, on est frappés par une orientation commune des discours. D’une part les influenceuses — car majoritairement femmes — beauté seniors sont encore nombreuses à prodiguer des conseils pour occulter certaines marques de vieillesse (si les cheveux blancs sont souvent fièrement arborés, la peau qui tombe et les rides le sont moins). D’autre part, même les influenceurs seniors qui revendiquent une approche plus positive de la vieillesse, semblent finalement vouloir échapper aux caractéristiques associées à la catégorie des « personnes âgées ». Virginie Gorce, qui a opté sur son blog pour une approche pro-âge, explique ainsi : « Mon crédo à l’origine, c’est : on peut devenir plus âgé sans se sentir ‘vieille’, c’est-à-dire sans répondre aux stéréotypes de la vieillesse : ne plus être curieux, devenir grincheux, ne plus avoir envie d’écouter de la musique forte, ne plus avoir envie de s’habiller de manière sympa. ».

Même cette ancienne journaliste, pourtant nuancée dans ses articles et souvent prête à reconnaître les bienfaits de l’expérience, admet souhaiter qu’on lui attribue des qualificatifs associés à la jeunesse. Et c’est un souhait partagé par de nombreux influenceurs seniors : la plupart revendique d’être toujours en mouvement, de voyager sans cesse, de rester dynamiques, fêtards. Et si l’on peut admettre que certaines personnes de plus de 50 ans vieillissent de cette manière, il est certain qu’une grande partie de la population dite « âgée » est confrontée à une réalité plus nuancée.  

Les seniors et l’injonction paradoxale : vieillir sans vieillir

La fonction d’influenceur est intrinsèquement liée à la capacité à faire rêver, à susciter l’envie au sein d’une communauté. L’homogénéité des discours des influenceurs seniors donne un indicateur fort sur les aspirations d’une catégorie d’âge (les plus de 50 ans) au sein d’une société marquée par une forme de jeunisme. Nos « vieux » doivent faire face à une injonction paradoxale : vieillissez, mais pour exister aux yeux des autres, continuez à vivre comme des jeunes. Dans des sociétés qui placent le fait d’être « actif » au sommet des valeurs communes, inutile de dire que la vieillesse et la relative perte de contrôle du corps et de l’esprit qu’elle implique parfois, est largement marginalisée. Ainsi, si nos « personnes âgées » sont toutes confrontées à cette injonction paradoxale qui consiste à devoir vieillir sans vieillir, c’est tout naturellement que cette injonction se retrouve dans les discours des influenceurs seniors.  

Cet écueil est cependant évité par des influenceurs seniors qui ne s’adressent pas spécifiquement à la communauté des plus de 50 ans, et ne sont donc pas appelés à faire rêver des seniors imprégnés de l’injonction paradoxale précédemment évoquée. C’est ce que fait par exemple, Studio Danielle, une influenceuse qui s’adresse également et majoritairement aux jeunes, et échappe ainsi aux discours normés sur l’âge.

Et si l’on pense au fait que les youtubeurs pionniers tels que Norman, Natoo et Cyprien ou même Squeezie, atteindront pour certains la quarantaine dans quelques années, les perspectives de l’influence senior est plus enthousiasmante : la catégorie « senior » deviendrait caduque,. Yannick Pons, spécialiste de l’influence dans l’agence Reech, revient sur ces perspectives : « Il y a beaucoup de communautés qui ont grandi et qui évoluent avec leurs influenceurs. On peut s’imaginer qu’il y aura beaucoup plus d’influenceurs seniors d’ici 15-20 ans, avec une vraie représentativité cette fois-ci, des seniors. » 

Les influenceurs de plus de 50 ans de demain pourraient alors, peut-être, parler de leur rapport à leur âge, accepter de réellement visibiliser la vieillesse, dans ce qu’elle a de de plus fragile, souvent de plus intéressant… Et si comme Benoîte Groult, influenceuse senior avant l’heure, on finissait par reconnaître que « contrairement à une opinion répandue, la vieillesse est l’âge des découvertes », pour repenser l’influence senior de demain ?