La pratique dite du « trolling » est plus observée chez les internautes masculins que féminins. Mais pourquoi ?

Cet article est extrait de notre newsletter hebdomadaire Règle30. Nous publions l’édition du 11 novembre 2020 pour vous faire découvrir les sujets que Lucie Ronfaut aborde. Pour la recevoir tous les mercredis, abonnez-vous gratuitement sur cette page.

Le documentaire commence par une longue liste d’insultes. Xavier-Louis de Izarra — la soixantaine, vidéaste et « troll » autoproclamé — lit les commentaires négatifs qu’il a reçus sur sa chaîne YouTube. « Mais c’est quoi ce trou du cul ? » Il ricane, visiblement ravi d’avoir agacé les internautes. Puis, soudainement, il s’interrompt. « Hélène, tu m’écoutes ? »

Hélène est l’épouse de Xavier-Louis de Izarra. Elle est aussi l’une des rares femmes à apparaître dans TROLLS, un documentaire signé par Alexandre Pierrin, diffusé sur le site de France Télévisions. La série entend dépasser les clichés sur le « trolling », une pratique bien connue en ligne, mais généralement assez mal comprise. On fait donc la connaissance de cinq « trolls » assumés, du plus inoffensif (un doctorant gamer qui s’amuse à gâcher des parties de League of Legends) au plus barbant (un photographe qui parle de trolling et d’anticonformisme, avant de… publier des tweets qui se moquent des féministes, probablement l’opinion la plus conformiste au monde).

Ce qui m’a marquée dans TROLLS, c’est qu’on n’y voit que des hommes. Seule Hélène, l’épouse du vidéaste hilare, y parle quelques minutes. Les femmes sont rarement évoquées, ou alors seulement en creux. À un moment, on voit Xavier-Louis de Izarra rencontrer plusieurs fans dans un café. « J’apprécie vos vidéos parce que vous vous attaquez à des icônes auxquelles on a pas le droit de s’attaquer », dit l’un d’entre eux. « Par exemple, les féministes. »

Un exemple de trolling anticonformiste (extrait du documentaire TROLLS) // Source : france.tv

Dans une interview accordée à Usbek & Rica, le réalisateur de TROLLS reconnaît ce manque de diversité. « J’ai eu deux contacts avancés avec des profils féminins, mais j’ai compris en recroisant mes sources qu’il s’agissait en fait d’hommes se faisant passer pour des femmes… », explique Alexandre Pierrin. « C’était pourtant l’objectif numéro 1 de mes recherches (…) Malheureusement ça n’a pas été possible, tout simplement parce qu’on n’en a pas trouvé. »

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Pourquoi les hommes trollent-ils davantage ?

À la décharge du documentaire, le sujet du « troll » n’est pas facile à étudier. Comment traiter sérieusement quelque chose qui, par essence, n’est pas censé être sérieux ? Est-on face à une contre-culture ou, au contraire, une pratique de dominants ? « Tout le monde n’a pas la même vision de qui est dominant ou dominé dans la société », note, à raison, Alexandre Pierrin. Les protagonistes de son documentaire assurent que c’est de l’humour. Les personnes « trollées », a priori, ne partagent pas cette hilarité. Mais même si les trolls s’en défendent, la frontière avec le cyberharcèlement est souvent bien fine. Libération rappelle que dans l’affaire du harcèlement de la journaliste Nadia Daam, le troll a été utilisé comme argument de défense par l’un des auteurs des menaces (il avait pourtant envoyé ni plus ni moins qu’une menace de viol). C’était juste pour rire.

Les quelques études scientifiques réalisées sur le sujet montrent que le trolling est généralement lié à des traits de caractère comme le narcissisme et le sadisme. La pratique est plus observée chez les internautes masculins que féminins. Les hommes trollent davantage, et en tirent plus de plaisir. J’ai trouvé une exception à la règle : sur Tinder, les femmes trollent autant que les hommes, d’après une étude publiée en 2017 par un groupe de chercheurs et chercheuses australiennes. Les auteurs et autrices notent néanmoins qu’on ne dispose pas de suffisamment de contexte pour analyser cette pratique. Les femmes trollent-elles des hommes, peut-être en réaction à des comportements agressifs, ou d’autres femmes, potentiellement dans un esprit de compétition ?

Où sont les femmes qui trollent ? Et pourquoi aimons-nous moins troller que les hommes ? Ces questions ne me paraissent pas si anodines, à une époque où l’on réfléchit tous et toutes à notre utilisation des réseaux sociaux et à leurs conséquences sur notre société et notre démocratie. On s’inquiète des clashs, des gens qui donnent leur opinion à tout bout de champ, de l’indignation permanente. Personnellement, j’ai du mal à ne pas y voir, au-delà des personnes individuelles, un reliquat de la culture du trolling, dont le but est, justement, de faire réagir les autres. On se demande déjà pourquoi les hommes font moins le ménage, sont plus en colère, sont plus violents, violent plus, tuent plus. Et si on réfléchissait aussi à la toxicité du web sous l’angle du genre ?

Quelques liens

🎵 Comme d’habitude 🎵

Je vous parlais la semaine dernière de ces militantes féministes suspendues de Twitter après avoir partagé la phrase “comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer ?”. Le réseau social avait admis une erreur et rétabli les comptes concernés. Depuis, l’affaire s’est un peu complexifiée : Twitter a de nouveau suspendu des comptes, et Instagram, une application qui appartient à Facebook, a lui aussi mené sa propre vague de modération. Que s’est-il passé ? Éléments de réponse du côté de Numerama, par ici et par là.

OSINT vs doxing

Le site Hackers Republic, qui se spécialise dans la vulgarisation de l’informatique et de la cybersécurité, a sorti une série d’articles pour vous apprendre à réagir contre les raids numériques et les tentatives de doxing. On y apprend notamment à se servir d’outils d’OSINT (Open Source Intelligence) pour se protéger contre des personnes mal intentionnées, et archiver des preuves qui pourraient vous être utiles en cas de dépôt de plainte. C’est accessible à tous et toutes, quel que soit votre niveau en informatique. C’est à lire par ici et par là.

Alice Recoque est décédée

La semaine dernière, Alice Recoque, pionnière de l’informatique et de l’intelligence artificielle, est décédée. Cette ingénieure française, méconnue du grand public, a notamment dirigé le développement du mini-ordinateur Mitra 15, dans les années 70. Le Figaro lui avait consacré un beau portrait, que vous pouvez relire par ici.

Le violet est une couleur chaude

À lire (en anglais) sur Rest of World, ce portrait de Dhyta Caturani, militante indonésienne pour les droits des femmes en ligne. Elle dirige une association, PurpleCode Collective, dont le but est d’éduquer un maximum d’Indonésiennes à la sécurité numérique, voire au développement informatique. Cette initiative s’inscrit dans un mouvement féministe plus global en Indonésie, et des manifestations contre le gouvernement, qui s’organisent souvent en ligne. La suite par ici.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

Le Tigre des Neiges // Source : Editions Le Lézard Noir

J’adore les fictions historiques. Peu importe si les faits relatés sont plus ou moins véridiques. Le plaisir que j’en tire est principalement esthétique : j’aime les vieux costumes, les expressions désuètes, les intrigues de cour absurdes. Si vous êtes comme moi, mais que vous en avez un peu marre des adaptations de Jane Austen, j’ai une alternative originale à vous proposer : Le Tigre des Neiges.

Son autrice, Akiko Higashimura (dont je vous recommande d’ailleurs toute la bibliographie), débute son œuvre en se posant une question. Et si Uesugi Kenshin, célèbre seigneur de guerre japonais du XVIe siècle, était en fait une femme ? La théorie n’est pas si absurde, et a déjà été explorée par des historiens et historiennes. Akiko Higashimura pousse le raisonnement encore plus loin. Le héro du Tigre des Neiges est une héroïne, sans ambiguïté. Torachiyo est la dernière née d’un seigneur qui décide de la former comme un garçon, afin qu’elle devienne son héritière légitime.

La grande force du Tigre des Neiges est son équilibre : ni trop sérieux, ni pas assez, on apprend des choses sur l’Histoire du Japon féodal, tout en se passionnant pour le quotidien de Torachiyo, dans ce qu’il a d’exceptionnel comme de banal. Comment faire accepter à sa famille son envie de faire la guerre ? Un seigneur peut-il tomber amoureuse, avoir ses règles ? Le Tigre des Neiges plaira aux passionnées et passionnés d’Histoire comme à celles et ceux qui, comme moi, apprécient surtout les émotions compliquées et surannées.

Le Tigre des Neiges, cinq volumes (série en cours) disposition aux éditions le Lézard Noir

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