Apple commence à organiser la réouverture de ses boutiques. Mais pour accompagner cette remise en route, l'entreprise prévoit un contrôle de la température à l'entrée. Une stratégie discutable, car sa fiabilité est incertaine et soulève de nombreuses questions.

Si le déconfinement a officiellement débuté en France le 11 mai, tout n’a pas encore rouvert. De nombreux établissements demeurent fermés, parce qu’ils ne sont pas encore prêts à recevoir du public ou parce que les risques sanitaires demeurent trop élevés. C’est aujourd’hui le cas des boutiques Apple en France, qui ont toujours le rideau baissé en date du 18 mai.

Cette situation n’est pas appelée à perdurer. Dans un communiqué publié le 17 mai, la firme de Cupertino a présenté les grandes lignes de son plan de bataille pour rouvrir ses magasins — ils le sont déjà presque tous aux États-Unis — tout en protégeant sa clientèle et son personnel. Il est évidemment question de distanciation physique, de port obligatoire du masque ou encore nettoyage régulier des surfaces.

Mais surtout, l’entreprise fait savoir qu’elle va prendre la température des personnes qui accèdent à ses boutiques. Ces mesures seront accompagnées par des questions de santé qui seront posées si une fièvre est détectée, afin de préciser le risque ou de lever le doute. Par exemple, la personne a-t-elle d’autres symptômes, comme de la toux ? A-t-elle été en contact avec une personne malade ?

La distanciation physique est l’une des clés pour empêcher la circulation du virus. Pas toujours simple à faire respecter. // Source : Wikimedia Commons/Christian Borle

Une mesure à la fiabilité incertaine

La mise en place de ces contrôles soulève légitimement plusieurs questions, en termes de libertés individuelles, mais aussi d’efficacité sur le plan médical. Comment se passe cette prise de température ? Est-elle invasive ? Qu’est-il fait de la mesure, une fois qu’elle a été obtenue ? Et quel intérêt face à une personne asymptomatique, qui est donc porteuse du virus, contaminante, mais qui n’en a pas les signes cliniques ?

Sur un plan strictement sanitaire, cette approche ne fait pas l’unanimité. Le spécialiste en santé publique et médecin épidémiologiste Martin Blachier a déclaré à France Info qu’elle « peut être utile » dans une stratégie de déconfinement, en appui des gestes barrières. Elle a d’ailleurs été observée pendant la quarantaine, par exemple devant une enseigne Carrefour à Cannes.

Pour sa part, le haut conseil de la santé publique est plus circonspect. La fièvre peut être masquée voire dissimulée par la prise d’un cachet, un malade peut être asymptomatique ou être malade sans développer de fièvre et les signes cliniques peuvent apparaître plus tard tout en étant déjà contaminant. Et en plus, cette approche peut être stigmatisante et soulève des enjeux sur les données personnelles.

« La prise de température n’apparait pas comme une mesure fiable pour repérer les personnes infectées »

« La prise de température dans un objectif de dépistage de Covid-19 dans la population n’apparait pas comme une mesure fiable pour repérer les personnes infectées par le virus SARS-CoV-2 et en éviter sa diffusion », tranche l’instance dans un avis rendu fin avril. Elle pointe d’ailleurs la « performance moyenne » de la détection d’autres maladies infectieuses par cette méthode, qui a été documentée.

Cette prise de température peut en effet être perturbée par toutes sortes de faux positifs. Le cycle biologique d’une femme par exemple peut potentiellement l’exposer, car la température de son corps augmente en période d’ovulation. Une autre maladie, beaucoup plus bénigne peut aussi provoquer une montée de température. Et puis il y a aussi le cas du client qui ment ou trouve une excuse pour dire que tout va bien.

En matière juridique, le sujet est aussi délicat puisqu’il concerne des données de santé, c’est-à-dire des informations personnelles jugées sensibles. Début mai, Muriel Pénicaud, la ministre du Travail, indiquait que la prise de température ne peut pas être imposée dans les entreprises, pas plus que les campagnes de dépistage généralisées. « C’est une intrusion sur le domaine de la santé, c’est privé. »

De son côté, la CNIL rappelle qu’il est interdit aux employés de procéder à des relevés de températures des employés ou visiteurs dès lors qu’ils seraient enregistrés dans un traitement automatisé ou dans un registre papier. Le RGPD s’y oppose, tant qu’il n’existe pas de législation ad hoc. Si c’est une prise de température manuelle, sans fichier, ce n’est plus de son ressort.

Dans son protocole de déconfinement, le ministère du Travail, déclare que, vu le contexte actuel, « les entreprises peuvent organiser un contrôle de la température des personnes entrant sur leur site. » Cela dit, « le contrôle de température à l’entrée des établissements est déconseillé » et « la généralisation des tests ou de la prise de température en entreprise n’est pas recommandée. »

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Ce sont des thermomètres sans contact qui seront utilisés, car ils fonctionnent rapidement et évitent tout contact. // Source : World Bank

Une façon d’assurer ses arrières ?

Si ce dispositif est effectivement mis en place en France au niveau des boutiques Apple, qui sont en l’état actuel toujours fermées, il faudra observer quel sera le seuil de température retenu. Selon le Journal du Dimanche, l’accès à de nombreuses entreprises et certains commerces est réservé aux personnes avec une température corporelle inférieure à 37,8°C.

Si Apple ne précise pas quels thermomètres sont utilisés pour cette vérification, on devine que ce sont des appareils frontaux utilisant une technologie infrarouge pour éviter tout contact avec les visiteurs. Il ne s’agirait pas que l’embout de l’appareil touche le corps des différents clients et finisse par devenir un vecteur de contamination. Les autres solutions seraient trop invasives, gênantes et longues à utiliser.

Face à toutes ces incertitudes, Apple ne se met-il pas inutilement dans une impasse ? En coulisses, c’est peut-être aussi une façon d’assurer ses arrières judiciairement : eu égard à la facilité déconcertante avec laquelle partent les class actions aux USA, Apple peut vouloir montrer qu’il n’a pas « rien fait » sur le plan sanitaire, au cas où l’on découvre un cluster né ou développé dans un Apple Store.

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