Chaque semaine pour Numerama, la journaliste Lucie Ronfaut parle des rapports entre la tech et les enjeux de féminisme et de diversité dans une newsletter inédite. Pour vous faire découvrir « Règle 30 », nous mettons en ligne exceptionnellement le numéro du 13 mai 2020. Inscrivez-vous gratuitement pour ne manquer aucun nouveau numéro !

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TL;DR : Aujourd’hui, on va parler de grossophobie en ligne, de traduction automatique en Afrique et de fanfictions.

Faut-il avoir un avis sur Adele ?

Adele, de son vrai nom Adele Laurie Blue Adkins, est une chanteuse anglaise. Vous la connaissez sans doute pour des titres comme Someone Like You ou Hello. À seulement 32 ans, elle a déjà remporté 15 Grammys, l’une des plus hautes récompenses pour un artiste anglophone, un Oscar et brisé au passage plusieurs records du monde.

Adele a aussi, récemment, perdu du poids.

Dans un monde idéal, ce dernier fait n’aurait pas eu autant d’importance que ceux cités précédemment. Ou peut-être que cela aurait été une information neutre : Adele a été grosse, Adele est une incroyable artiste, Adele est désormais mince. Sauf que notre monde est celui qu’il est, et qu’une simple photo sur le compte Instagram de la chanteuse a suffi à exciter toute une partie d’Internet.

« Dire : ‘wow tu es magnifique maintenant !’ à quelqu’un qui a perdu beaucoup de poids n’est pas un compliment. C’est comme si tu lui disais ‘mon dieu, tu as été moche pendant si longtemps’. Ce n’est pas une chose sympa à dire. Ce n’est pas sympa non plus pour les personnes grosses qui pourraient l’entendre. » – Sofie Hagen est l’autrice du livre “Happy Fat”

Le problème du traitement médiatique des personnes grosses, et la grossophobie en général, est loin d’être un sujet propre à Internet. Mais il se trouve que le poids est un sujet particulièrement sensible en ligne. J’en veux pour preuve la trajectoire compliquée du mouvement body positive, dont les prémices remontent aux années 60 et qui a depuis connu une certaine résonance en ligne. Que reste-t-il de la radicalité du début, de rendre visible les personnes grosses et leurs revendications ? Nombreuses sont celles qui critiquent désormais le concept dont s’emparent allègrement les marques et les personnes minces, qui n’avaient sans doute pas besoin d’un hashtag pour se rappeler que leur corps correspond aux normes de beauté en vigueur.

« Le mouvement body-positive repose sur l’affichage de ‘l’amour de soi’ (mais c’est mieux quand la photo postée sur Instagram est populaire quand même), et n’interroge pas les normes sociétales de beauté, nous pousse à ‘l’injonction de nous aimer’, sans nous donner les outils pour comprendre que la haine de soi inculquée notamment aux femmes est un moyen de contrôle de leurs corps », écrivait l’autrice Kiyémis pour Buzzfeed France, en 2017.

J’ai tendance à penser que le web ne crée pas nos défauts, mais agit comme un miroir déformant de notre société, avec ce qu’elle a de positif et de négatif. La généralisation des filtres à selfie brouille la perception que nous avons de notre corps et notre visage ; mais n’est-ce pas aussi le cas de la publicité ? Nous faisons des blagues grossophobes en ligne comme hors-ligne (j’avais d’ailleurs parlé de la grossophobie sur les réseaux sociaux dans le contexte du confinement dans un précédent numéro de #Règle30). Des militantes soupçonnent les algorithmes d’Instagram de favoriser les images de personnes minces, par rapport à celles de personnes grosses. Ces dernières sont tout aussi invisibles, ou alors maltraitées, dans les médias traditionnels.

Adele, de son côté, n’a pas dit un mot sur le sujet de sa perte de poids. Son post Instagram avait surtout pour but de remercier les gens qui lui ont souhaité son anniversaire, ainsi que les soignants et autres travailleurs sur le pont dans le cadre de l’épidémie de coronavirus. « Finalement, notre réaction à la perte de poids d’Adele dit plus de choses sur nous que sur elle », conclut Scaachi Koul, journaliste pour Buzzfeed. « Adele ne peut pas sortir victorieuse de ce débat, et nous non plus. »

Quelques liens

Je suis modéré·e donc je suis

La modération des contenus en ligne est un sujet qui m’intéresse énormément, tant la question est complexe et soulève des enjeux qui dépassent, de très loin, les grandes plateformes. Je vous recommande chaudement la lecture de ce making-of du New York Times concernant son utilisation d’un outil automatique d’aide à la modération (appelé Perspective) développé par une filiale de Google. Le but du logiciel est de donner un taux potentiel de toxicité aux commentaires, pour que les modérateurs du journal les repèrent plus rapidement. Mais l’équipe du New York Times a eu quelques surprises. Par exemple, Perspective a tendance à juger qu’un message avec les mots « homme juif » ou « femme américaine asiatique » est potentiellement plus toxique. La raison : ces mots sont souvent associés à des propos racistes ou antisémites (« les hommes juifs sont tous… »), pénalisant ainsi involontairement des commentaires tout à fait légitimes (« en tant que femme américaine asiatique, je pense que… »). L’article est riche en enseignements, et il est à lire (en anglais) par ici.

Des algorithmes contre les violences conjugales

On reste dans la catégorie algorithmes. L’association allemande Algorithm Watch a publié un rapport très intéressant sur VioGén, un logiciel utilisé par la police espagnole pour prédire les risques de violences conjugales. On y apprend les origines du programme (qui existe depuis 13 ans !), son fonctionnement ainsi que les nombreuses modifications qu’il a subies au fil des ans. L’article adopte un point de vue très neutre, faisant la liste des qualités de VioGén (surtout critiqué par l’extrême droite espagnole, qui accuse le programme de permettre la dénonciation d’hommes supposément innocents) et aussi de ses limites. La suite est à lire (en anglais) sur le site d’Algorithm Watch.

Les limites de Google Translate

Vous utilisez sans doute régulièrement Google Translate, ou un autre outil de traduction automatique, pour vous aider à comprendre des phrases en anglais, en allemand, en espagnol, en japonais, etc. Ces logiciels, très puissants, ignorent néanmoins de nombreuses langues pourtant très pratiquées dans le monde. BBC Afrique s’est intéressé à plusieurs projets d’intelligences artificielles dédiées à la traduction de langues africaines. Le continent bénéficie en effet d’une grande richesse linguistique (on y parle plus de 2000 langues), mais qui a fait l’objet de peu de recherches ou travaux de classification, qui pourraient aider à leur automatisation. Il s’agit d’un enjeu technique et politique. Le but de ces initiatives est que les langues africaines soient prises en compte dans les travaux d’IA (assistants vocaux, reconnaissance d’image, traduction, etc.) qui construisent le monde de demain. C’est à lire sur le site de BBC Afrique.

Souriez (mais pas trop), une IA vous recrute

Si la période actuelle ne vous donne pas assez l’impression de vivre dans une mauvaise parodie de science-fiction, je vous recommande de lire cette longue enquête, chez Numerama, sur l’entrée de l’intelligence artificielle dans les processus de recrutement de certaines entreprises françaises. Le principe est simple : plutôt que de rencontrer un·e potentiel·le candidat·e , on lui propose d’abord d’effectuer un entretien vidéo différé. Une machine se charge ensuite de passer à la moulinette ses réponses, mais aussi son niveau de vocabulaire, ses expressions faciales, etc. Les startups à l’origine de ces logiciels sont évidemment persuadées de leurs grandes qualités, et jurent que leurs algorithmes favorisent la diversité, plutôt que de renforcer les discriminations. Je vous laisse vous faire votre propre avis en lisant l’enquête de Numerama.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

Vous l’avez peut-être deviné si vous suivez cette newsletter depuis le début : j’aime beaucoup les fanfictions. J’en lis depuis que je suis ado, j’en ai aussi écrit quand j’étais plus jeune, et il s’agit encore aujourd’hui d’un vrai réflexe dans ma consommation culturelle. Si j’aime un film ou un livre, j’irai immédiatement en ligne chercher les meilleures fanfictions à ce sujet, afin de prolonger un peu le plaisir de cet univers qui m’a tant plu.

Fangirl, par Rainbow Rowell,

Pourtant, si la fanfiction est un hobby assez répandu, il est rare de lire de bons livres sur le sujet (c’est en partie dû au mépris dont fait l’objet la pratique, partagée essentiellement par des femmes. Mais c’est un autre sujet). Exception à la règle : le roman Fangirl de Rainbow Rowell, édité en France par Castelmore, qui décrit très justement le plaisir d’écrire et de lire des fanfictions, ainsi que d’être une jeune fille paumée de 18 ans.

Fangirl suit les aventures de Cath, une jeune femme fan de la (fausse) série de livres Simon Snow, sorte de mix entre Harry Potter et Twilight. Jusqu’ici, Cath partageait sa passion avec sa sœur jumelle Wren. Sauf que leur arrivée à l’université chamboule son univers. Wren ne veut pas habiter avec sa sœur, préférant prendre son indépendance et profiter de sa nouvelle vie étudiante. Blessée et pleine d’anxiété sociale, Cath se réfugie encore plus que d’habitude dans la fanfiction qu’elle écrit à propos de Simon Snow.

Fangirl suit un schéma assez classique d’un roman pour adolescents et jeunes adultes. Une jeune fille paria va devoir faire confiance aux autres pour s’ouvrir à l’inconnu (lire : sortir avec un garçon) et avancer dans sa vie. Cependant, le livre est original dans son traitement vraiment très juste de la passion de Cath pour la fanfiction, et comment elle est perçue par les autres : mépris, incompréhension, ridicule, etc. Cath peut-elle vraiment être autrice si elle est incapable d’écrire une histoire qui ne soit pas inspirée d’une autre œuvre ?

Fangirl, par Rainbow Rowell, éditions Castelmore

Cet article est le dixième numéro de Règle 30 (« Il n’y a pas de femmes sur Internet »), nous le mettons exceptionnellement en ligne. Pour s’inscrire gratuitement, c’est par là : 

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