Que vous connaissiez ou non les « neurchis », vous allez avoir envie de comprendre ce qu'il se passe en ce moment dans le Facebook-game français.

« Neurchi de Coupe de France du meme ».

Si vous avez compris un mot sur deux, c’est que vous passez probablement moins de temps sur Facebook que les 50 000 personnes qui ont déjà rejoint ce groupe privé où s’échangent des dizaines de contenus par jour, générant des milliers d’interactions.

Facebook

Pour le côté meme, c’est plutôt facile à comprendre : il s’agit souvent d’une image, une vidéo ou un texte qui est repris, modifié et partagé en ligne, généralement dans le but de faire rire son prochain.

Un neurchi, c’est déjà plus pointu, mais accrochez-vous quand même. Il s’agit d’un mot en verlan (« neurchi » veut dire « chineur ») qui caractérise un groupe Facebook à la thématique souvent précise, parfois vraiment décalée (Neurchi de trébuchets, Neurchi de flexibilisation du marché du travail, Neurchi de Mèmes for Boyscouts et Girlguides Chasseurs.ses de Sangliers), où les internautes s’échangent des contenus humoristiques.

Cette galaxie s’est peu à peu étendue, jusqu’à rassembler, pour certains groupes, des dizaines de milliers de membres. C’est alors qu’est apparue la Coupe de France, la première, la seule aussi, qui rassemble aujourd’hui le meilleur et le pire des autres groupes, dans une ambiance chaotique à la frontière entre le génie et le chômage.

Alors évidemment, si vous débarquez à l’aveuglette, le choc sera peut-être brutal : des mèmes partout, des commentaires parfois drôles, parfois insultants, des modérateurs qui tentent de rester sereins, et surtout des acronymes, plein d’acronymes, des acronymes partout.

Comment ça marche ?

Voici les bases pour appréhender le groupe Facebook paisiblement.

  • Phase 1 : Le 28 décembre dernier, deux Français, Théodore et Lucie, décident de lancer la Coupe de France du meme, une sorte d’arène de bataille virtuelle à laquelle peuvent postuler tous les groupes de Neurchi de plus de 2 000 membres — spoiler, il y en a beaucoup.
  • Phase 2 : 40 groupes sont sélectionnés.
  • Phase 3 (10 au 23 janvier) : Trois représentants (ou champion.nes) de chaque groupe sont désignés pour représenter leur Neurchi
  • Phase 4 (25 janvier) : Des poules de quatre Neurchi seront déterminées. Chaque représentant devra publier un mème dans un délai déterminé, selon un modèle (ou template) déterminé. Ils et elles glaneront des points en fonction du nombre de réactions (likes, cœurs, etc.) qui leurs permettront d’accéder aux phases éliminatoires.
  • Phase 5 : Un Neurchi est déclaré vainqueur.

Pour s’assurer du bon fonctionnement de cette Coupe, des modérateurs et modératrices ont été recrutées dans tous les groupes de Neurchi participants.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, la phase 3 a été enclenchée. En attendant la sélection des champion.nes, le groupe Neurchi de Coupe de France du meme ressemble donc à une sorte de far west, où des internautes publient des memes dans tous les sens en attendant le début de la vraie bataille, comme des supporters avant un match opposant leurs équipes favorites.

Les neurchis sont-ils politiques ?

Est-ce que tout est rose au pays des Neurchis ? Évidemment, pas complètement. D’une part, chaque neurchi a ses codes, et il est parfois difficile de concilier les habitudes de tous les membres — ON PENSE PAR EXEMPLE AUX NEURCHIS DE DINOS QUI SONT OBLIGÉS D’ÉCRIRE EN MAJUSCULES POUR ÊTRE ENTENDUS CE QUI REND LA LECTURE DANS LES COMMENTAIRES ASSEZ DIFFICILE (nos excuses aux Neurchis de Dinos qui parviendront uniquement à lire la phrase ci-contre dans cet article), ou bien aux scouts et guides qui apprécient beaucoup l’utilisation du morse (−−− −· ·− − ·− ·−−· ··−·· ·−··−· −··· ·−·· ·− −−· ··− · −·· · ··· −·−· −−− ··− − ··· ·−··−· −·· ·− −· ··· −−· −−− −−− −−· ·−·· · −− ·− ·· ··· −·−·· ·− −· · −·· −−− −· −· ·− ·· − −−·− ··− · −·· · ··· −·−· ···· −−− ··· · ··· ···− ·−· ·− ·· −− · −· − ·−−· ·− ··· − ·−· ·−··− ··· −−· · −· − ·· ·−·· ·−·· · ··· −−··−− ·− ·−·· −−− ·−· ··· −−− −· ··· ·−−−−· ·− −··· ··· − ·· · −· − ·−·−·−  )(note du relecteur : je n’ai pas relu cette phrase en morse).

Le style d’humour varie également beaucoup en fonction des groupes — certains sont plus portés sur la répétition (surtout ceux qui sont capables d’envoyer une charge de 90kg à plus de 300m grâce à un ingénieux système de contrepoids), tandis que d’autres reprennent plutôt des citations et captures d’écran d’œuvres culturelles,

Et puis il y a les groupes qui cristallisent le plus de critiques, mais aussi de soutiens. D’un côté, il y a Neurchi de Zemmour (22 000 membres), polémiste d’extrême droite récemment condamné pour provocation à la haine raciale, revendiqué par de nombreux membres comme meme « neutre », qu’il n’est pourtant pas. Son image est bien souvent utilisée sans détournement, en y superposant ses véritables citations. Dans la description du groupe, il est écrit :  « Un flegme sans pareil qui saura ravir les plus grands memeurs français tant au premier qu’au second degré. En effet nous ne faisons preuve d’aucun sectarisme, notre communauté n’est pas idéologisée  », assumant ainsi l’idée selon laquelle certains de ses membres partagent soit réellement les idées xénophobes du polémiste, soit trouvent qu’il est de bon ton d’utiliser son image pour faire de l’humour, sous prétexte que l’intention tiendrait de l’ironie.

De l’autre, il y a Neurchi de memes de meuf (16 000 membres), un groupe ouvertement féministe qui publie des memes critiques à l’égard du patriarcat et des oppressions systémiques — un positionnement que certains considèrent misandre.

Comme nous le faisions remarquer dans un premier article au sujet des neurchis en 2019, la frontière est parfois fine entre bonne ambiance et atmosphère toxique. Dans les commentaires de certaines publications de membres de Neurchi de memes de meuf, on trouve des insultes misogynes, mais aussi des témoignages de réception d’insultes en messages privés.

La Coupe de France du meme n’a même pas encore officiellement débuté qu’elle incarne déjà à merveille l’année 2020, réussissant la prouesse d’être à la fois un lieu de rencontres et de dissensions, un espace où s’échangent à intervalle réguliers des discours bienveillants et du shitpost à ne plus savoir qu’en faire. Bref, internet.

Partager sur les réseaux sociaux