Et si vous étiez payé pour jouer à des jeux sur votre smartphone ? La proposition est alléchante. Que ce soit dans les transports en commun, dans les toilettes ou dans la salle d’attente du dentiste, beaucoup de personnes passent le temps en jouant sur leur smartphone. Autant que cela rapporte quelque chose, non ? Monétiser ses moment de jeux, c’est la promesse de nombreuses applications mobiles. Bon plan ou arnaque ?

Elles s’appellent Coin Pop, Money Rawr, MISTPLAY, Fitplay ou encore Big Time. Sur les stores en ligne tels que GooglePlay Store ou iOS, elles l’assurent : gagner de l’argent en jouant sur son téléphone c’est possible ! C’est même très facile. Le procédé est simple : il suffit d’installer l’application, jouer et ainsi gagner des « crédits », puis transformer cette monnaie virtuelle en virements PayPal ou carte cadeau Amazon. Les sociétés éditrices de ce genre de jeu parlent même de « Free-2-win » soit « gratuit pour gagner ».

Une myriade d’avis positifs

Cette promesse alléchante est confortée par le fait qu’en ligne, ces applications récoltent d’excellentes appréciations. Sur le GooglePlay Store, Mistplay et Big Time sont recommandées à hauteur de 4,4 étoiles sur 5, avec respectivement environ 50,000 et 250,000 avis d’utilisateurs.

L’application Big time est particulièrement bien noté sur le Google Play Store

Pourtant, parmi les dizaines de milliers d’avis positifs, certaines voix sont discordantes. «  Ne pas installer, c’est de l’arnaque, billets bloqués […] Je vais voir pour signalez (sic) pour Arnaque  », assure par exemple une mobinaute. «  Fonctionnement aléatoire, je subodore une grosse arnaque. En quoi mon numéro de téléphone est utile hormis pour qu’il soit vendu avec mes infos ? Aucun paiement reçu, cette appli est une fumisterie. », dénonçait un autre utilisateur le 25 aout dernier sur la page de Money Rawr.

Un avis que partage en partie Julien*, 26 ans, en recherche d’emploi après la liquidation judiciaire de son ancien employeur. « Je me suis retrouvé du jour au lendemain au chômage, avec du temps libre, mais surtout des rentrées d’argent à assurer. J’ai cherché un moyen de gagner des compléments de revenus sur internet et j’ai découvert une vidéo sur YouTube où un vidéaste assurait gagner 100 € par semaine en jouant à des jeux mobiles grâce à l’application Coin Pop », raconte le jeune homme, interrogé par Numerama.

Intrigué, il installe lui aussi l’application. Très vite, il est interloqué.. « À peine l’application lancée, qu’il était écrit explicitement que j’acceptais que Coin Pop récupère et utilise mes données telles que mon adresse mail, ma date de naissance, mon sexe, etc. Au moins, c’était explicite », relativise le chercheur d’emploi.

Six heures de jeu pour une baguette

Capture d’écran de l’application Coin Pop

Dans les faits, Coinpop n’est pas une application de jeux en tant que telle. «  Elle propose de télécharger des jeux. Sur l’écran d’accueil, il y a par exemple une sélection de jeux qu’il est possible d’installer sur son téléphone. Coinpop calcule ensuite le temps passé sur chacun de ses jeux et rémunère en fonction de cette durée en pièces virtuelles », explique Julien en nous montrant l’écran d’accueil de l’application.

Dans l’application, tous les jeux ne se valent pas. Le jeu de stratégie « Gun of Glory » rapporte ainsi 118 pièces à la minute. Le jeu de bandit manchot « Slotomania » seulement 69 pièces toutes les 170 secondes.

Très vite, Julien déchante. « Les jeux sont amusants, mais il faut passer énormément de temps dedans pour espérer gagner de l’argent. Je suis au chômage, mais pas alité non plus ! », s’agace-t-il.

En effet, si jouer rapporte bien quelques dizaines ou centaines de pièces à la minute, il en faut plusieurs dizaines de milliers pour espérer remplir son porte-monnaie en ligne. Besoin d’un euro pour acheter une baguette ? Il faudra obtenir 9898 pièces pour se faire virer cet euro symbolique sur un compte PayPal. Soit 83 minutes de jeu sur « Gun of Glory » ou près de six heures sur « Slotomania ». On est loin du smic horaire (7,72 € net).

De notre côté, après être parvenus à récolter 3861 pièces dans Coin Pop en deux jours, nous avons tenté de nous faire virer 40 centimes sur un compte PayPal. Si le transfert n’est pas immédiat, nous avons bien reçu le virement le lendemain matin sur notre compte en ligne après avoir renseigné auprès de l’application notre numéro de téléphone mobile pour « valider la transaction ».

N’y a-t-il donc pas de moyens de gagner plus de pièces à la minute ?

Plus on est de fous…

Comme tout bon jeu gratuit sur smartphone, il est régulièrement proposé aux joueurs « d’inviter des amis à le rejoindre » sur l’application Coin Pop. L’objectif, pour l’utilisateur ? Recevoir directement 250 pièces pour chaque ami qui crée un compte, mais aussi percevoir 25 % de toutes les pièces que son « filleul » aura par la suite remporté. Certains vidéastes y ont vu une manière de financer leur chaine YouTube. C’est le cas par exemple du Youtubeur belge Papys Warrior, qui présente régulièrement des jeux mobiles à sa communauté de 13,000 abonnés – qu’il appelle « les papys » – et qui a accordé une vidéo à Coin Pop en avril dernier.

Dans celle-ci, le vidéaste incite ses abonnés à installer l’application pour qu’il les parraines et récupère ainsi plus de pièce virtuelles à convertir en virement PayPal. Il ne cache pas qu’il y voit un moyen, différent du financement participatif, pour développer sa chaîne YouTube sans faire des centaines de milliers de vues.

…plus il y a de données

Ce système de parrainage permet donc au « parrain » d’augmenter plus rapidement son nombre de pièces. Mais surtout, il permet à Applike, la société allemande derrière Coin Pop, de considérablement augmenter sa base d’utilisateurs… et donc les données personnelles qu’elle récupère.

Des données démultipliées par le fait qu’en plus de Coin Pop , Applike possèderait également les applications Appstation, Fitplay, Money Rawr, Pirate Coinland, Appster ou encore Cash Alarm, au principe similaire. Un réseau d’application qui n’est explicité nul part  — aucune notion d’Applike n’apparaît dans les descriptions de ces applications — et que nous avons déduits en comparant l’origine des virements paypal grâce à des captures d’écran d’utilisateurs ou des visuels publicitaires similaires.

Après un échange de mail chaleureux avec le responsable relation presse de l’entreprise Hambourgeoise, celui-ci n’a subitement plus répondu à nos sollicitations lorsque nous lui avons demandé précisément quelles données son entreprise récoltait et ce qu’elle en faisait. Néanmoins, un tour sur le site de l’entreprise peut apporter quelques éléments de réponse. Applike y revendique travailler avec près de 200 publicitaires dont des géants du jeux mobiles tel que Zynga, Gameloft ou Jamcity. Elle assure également à ses potentiels clients connaître comment augmenter de 80 % les chances de faire dépenser de l’argent à un utilisateur dans un jeu gratuit (ou free-to-play).

Applike revendique travailler avec près de 200 publicitaires sur son site web

Toucher le gros lot contre un sourire

Et si plutôt que de recevoir des micropaiements, vous touchiez le gros lot en jouant à des jeux mobiles ? C’est ce que font miroiter d’autres applications de jeux, notamment celle de WINR Games Inc, qui s’est, elle aussi, spécialisée dans les applications rémunératrices pour leurs utilisateurs. Du mah-jong au solitaire, l’entreprise qui affiche une adresse basée à Toronto propose, toujours sur le Google Play Store, pas moins de 46 jeux autour de cette promesse.

Sur la page d’accueil de l’entreprise, un trombinoscope rassemble même une collection d’utilisateurs, tout sourire, qui auraient gagné systématiquement plus de 2 000 dollars. Une recherche inversée en utilisant Google Images tend à confirmer qu’il ne s’agit pas de selfie issues de photo « stock ». Néanmoins, il est explicitement stipulé dans les conditions d’utilisation des applications, que les gagnants et gagnantes doivent envoyer une photo « souriante » s’ils veulent toucher leurs prix.

Sur la page d’accueil de winrgames.com, un trombinoscope d’utilisateurs qui ont gagné une grosse somme

Mais comment ces joueurs sont-ils parvenus à gagner de si grosses sommes ? Il suffit d’installer l’application Big Time, fer de lance de WINR Games Inc en nombre de téléchargements, pour obtenir des réponses. Dès son lancement, un petit robot accueille le joueur et explique qu’il ne sera pas question, pour cette fois-ci, de jouer pour de la monnaie virtuelle mais pour des tickets de loterie, tout aussi virtuels. Chaque ticket – représenté sous la forme d’un « billet » – offre une chance d’être tiré au sort pour un gros prix en espèce. Une partie de 30 secondes sur l’un des jeux que contient Big Time permet ainsi d’obtenir en moyenne une dizaine de « billets »,  soit tout autant de chances d’être tiré au sort.

Selon notre observation, il semble que WINR Games Inc puisse se permettre de faire deux tirages au sort avec plus de 2,000 dollars de cashprize par semaine. Une somme qui aurait tendance à considérablement augmenter semaine après semaine.

Mes données pour cinq centimes

Capture d’écran de l’application Big Time

Céline*, future maman de 31 ans, actuellement en congé maternité, a installé Big Time au début de sa grossesse. Par téléphone, elle ne cache pas sa déception concernant l’application. « C’est très opaque. On sait juste quand a lieu le prochain tirage au sort grâce à un compte à rebours. Combien sommes-nous à jouer ? Combien de chance ai-je de remporter le gros lot ? C’est un mystère », explique-t-elle.

Céline a tout de même eu le temps de cumuler plusieurs milliers de billets sur Big Time, qu’elle a également essayé de convertir en virement Paypal. Comme pour les pièces virtuelles des applications précédemment citées, il est possible d’échanger ces billets contre du cash à virer par Paypal. « 10 000 billets valent 10 cents. Mais il faut également un minimum de 10 dollars dans sa cagnotte pour faire un virement. Je ne me sentais pas capable de cumuler un million de billets, pour recevoir de quoi me payer un fast-food après ma grossesse », se désole celle qui a préféré désinstaller l’application lorsque celle-ci lui a proposé de gagner « 5 000 billets d’un coup » si elle acceptait de partager ses données de localisation. « Je me suis dit que ces données personnelles valaient plus que cinq centimes », conclut la future mère de famille.

De notre côté, nous avons fait part de notre volonté aux éditeurs de ses applications de supprimer ou bloquer nos données et profils publicitaires (une possibilité présentée dans leurs conditions d’utilisations) après la désinstallation desdites applications. Aucun éditeur ne nous a confirmé la bonne réalisation de cette action.

(*) les témoignages ont été anonymisés

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