Des discussions internes chez Uber ont été divulguées et analysées par un consortium de journalistes. Lobbying agressif, coups de pouce d’Emmanuel Macron, contournements d’obligations légales pour s’imposer dans les pays : de nombreux articles montrent comme jamais auparavant l’attitude provocante de l’entreprise et ses dérives.

1. Que sont les Uber Files ?

Le Guardian a obtenu des centaines de milliers de messages internes qui ont été échangés au sein d’Uber sur plusieurs années. Le média britannique a décidé de transmettre ces documents au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), une association américaine à but non lucratif qui englobe des reporters du monde entier. Pour éplucher tous ces précieux échanges, pas moins de 180 journalistes dans 29 pays ont été mobilisés. En France, on retrouve Le Monde et la cellule d’investigation de Radio France. Le nom « Uber Files » a été choisi pour regrouper les enquêtes qui émanent de ce partenariat.

2. Quelles sont les principales révélations sur Uber ?

Tous les messages (mails, échanges WhatsApp et iMessage) analysés ne révèlent pas d’immenses scoops, mais certains montrent très bien :

  • Comment le géant de la mise en relation entre chauffeurs de VTC et clients a réussi à grossir rapidement avec des méthodes de lobbying extrêmement agressifs (légales, mais problématiques en démocratie), notamment auprès de députés et ministres.
  • L’ampleur de la « stratégie du chaos » mise en place par l’entreprise, et son patron controversé Travis Kalanick, pour opposer les taxis et les VTC et gagner le soutien de l’opinion publique en acceptant que des chauffeurs de VTC aillent se faire brutaliser en manifestant.
  • Les preuves qu’Uber savait que son activité était, par moments, illégale sur certains territoires. « On est juste complètement illégaux », a par exemple signifié un cadre de l’entreprise dans un échange. Le service appelé Uber Pop, qui se présentait comme du covoiturage mais n’en était pas, avait par exemple été lancé dans certaines villes de France alors même qu’il était déjà interdit par la loi.
  • Au moins un exemple de manipulation médiatique à travers une étude commandée à deux économistes français, pour laquelle ils ont demandé 100 000 euros, et qu’ils se sont ensuite chargés de défendre sur les plateaux télé. L’étude expliquait combien Uber serait bon pour l’économie française. S’il était inscrit dans l’étude que les auteurs avaient été rémunérés par Uber, de nombreux médias ont vite oublié cette mention en invitant ensuite les chercheurs en qualité d’économistes indépendants. De plus, les hommes disposaient de chiffres qu’Uber n’a montré qu’à eux, ce qui a été vivement critiqué par la communauté scientifique — qui veut que les pairs puissent analyser et vérifier les documents.
  • L’utilisation d’un « kill switch », une manière de désactiver, en urgence et à distance, les ordinateurs des employés d’un bureau qui était en train d’être perquisitionné par les forces de l’ordre. La France a notamment été concernée.
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Travis Kalanick. // Source : Wikimedia/CC/Heisenberg Media

3. Quel est le lien avec Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron est l’un des noms les plus mis en avant dans les enquêtes françaises, mais aussi internationales. Il faut dire que le président français est désormais une personnalité de premier plan dans le monde. Il est mis en cause pour son investissement en faveur d’Uber alors qu’il était ministre de l’Économie dans le gouvernement Hollande, surtout au cours des années 2014 et 2015, alors qu’Uber s’étendait sur le territoire.

Rappelez-vous, à l’époque : la bataille faisait rage entre taxis et VTC et Uber cherchait à s’imposer en France malgré une législation qui n’était pas en sa faveur. La firme de Travis Kalanick avait une approche conquérante : se lancer d’abord (pour séduire le public) et réfléchir plus tard. Dans ce dossier, Emmanuel Macron se serait visiblement montré d’une grande aide. Plusieurs échanges avec le CEO d’Uber illustrent combien le ministre de l’Économie a promis de « regarder cela personnellement » et s’assurer que « Cazeneuve va faire taire les taxis ». Le ministre de l’Intérieur était à l’époque plus en faveur des taxis, tandis que Macron bataillait pour les VTC d’Uber.

Les enquêtes publiées dévoilent aussi la riche stratégie de lobbying d’Uber envers de nombreux ministres et députés français, et le recours à la rédaction d’amendements déjà préparés, que les députés peuvent déposer « clé en main » ou presque.

Emmanuel Macron
Emmanuel Macron. // Source : Emmanuel Macron

4. Et maintenant, où en est Uber ?

L’entreprise a fait de nombreux tours de montagnes russes depuis le milieu des années 2010, mais il y a eu deux gros bouleversements :

En février 2017, Susan Fowler, une employée, a publié un long billet de blog intitulé « Mes réflexions sur une année très étrange au sein d’Uber », mettant en avant le degré de toxicité de l’entreprise et certains de ses managers, avec son lot de harcèlement sexuel et de « boys club ». Cet article incarnait l’imposante cerise sur un gros gâteau de polémiques dans lesquelles était déjà empêtrée Uber (un programme d’espionnage visant une compagnie rivale, un conflit judiciaire avec Google, des agressions sexuelles par des conducteurs de VTC, etc.).

En juin 2017, Travis Kalanick a démissionné. Il a été remplacé par Dara Khosrowshahi, l’ancien PDG d’Expedia, chargé de faire un immense ménage dans l’entreprise. En plus de nettoyer l’entreprise de l’intérieur, le nouveau patron a essayé de régler ses affaires juridiques.

Le géant américain est toutefois toujours en procès dans de nombreux pays concernant les contrats de travail de ses chauffeurs, que des États estiment être des employés d’Uber. L’entreprise, elle, a toujours joué la carte de la liberté et de l’auto-entreprenariat, malgré certaines faiblesses de cet argumentaire.

Uber emploie plus de 22 000 personnes dans le monde, et 3,5 millions de chauffeurs travaillent avec (ou pour, selon les points de vue) l’entreprise.