Six imposants drones sillonnent le ciel sous pavillon français. Ils seront progressivement armés pour tirer depuis les airs. Mais connaissons-nous vraiment ces nouvelles armes ? Numerama a échangé avec le Colonel Olivier Celo pour comprendre comment notre défense gère et pilote ces engins américains, loin des fantasmes.

Dans le ciel du Sahel — nous n’en saurons pas plus sur leur localisation — une des cuirasses d’acier de l’armée au doux nom de MQ 9 Reaper, est en appui des troupes au sol : le drone suit des soldats en opération délicate.

Soldat du détachement de liaison et d’appui opérationnel (DLAO) basé à Ansongo dans le cadre de l’opération « Barkhane », 2015 / CC. Fred Marie

Sur terre, les militaires sont engagés dans une reprise de force d’une infrastructure tenue par des belligérants. La place sert à toutes sortes de trafics, notamment d’armes, à destination des djihadistes de la région. Mais la reprise est contrariée : les Français et leurs alliés du G5 Sahel subissent des répliques importantes.

Depuis Niamey, dans le cockpit déporté du drone, les quatre membres de l’équipage repèrent d’où viennent les tirs. Ils obtiennent une information capitale pour le succès des troupes engagées sur le théâtre d’opérations, mais sans arme, ils ne font que préciser la cible à un avion de chasse. Celui-ci interviendra, plus tard — trop tard ?

Les drones armés, une promesse de réactivité

Le Colonel Celo nous explique cette anecdote pour nous démontrer ce que l’Armée entend quand elle parle de temps de réactivité en opération. Si les drones sont bien moins rapides que nos Mirages, ils sont souvent, présents sur les lieux de conflits ouverts avant les chasseurs. Impliqués directement dans la collecte de renseignements militaires, les Reaper sont, selon le gradé, aux premières loges des opérations.

Disposant d’une autonomie d’un peu plus de 24 heures et d’une vitesse de déplacement de 400 km/h, les imposants drones américains changent le rapport au ciel des soldats dans un contexte d’éclatement des conflits. Il est dès lors simple de comprendre pourquoi ces derniers seront progressivement armés : à terme, ils gagneront en indépendance face aux opérations aériennes des avions de chasse, quitte à soulager en partie leurs interventions.

MQ-9 Reaper / CC. U.S. Air Force photo/Master Sgt. Robert W. Valenca

Si la majorité des drones français, cinq, sont basés à Niamey, au Niger, le sixième est lui à Cognac, en Charente. Et bien que celui-ci ait déjà fait des allers-retours par-delà le Sahara, il sert principalement à la formation des futurs pilotes et à la sécurité nationale.

Le Colonel Celo détaille : « Durant des grands événements, comme le 14 juillet, le Reaper nous permet de resserrer le maillage aérien sur le territoire. Il va chercher à repérer les menaces terrestres et aériennes avant et pendant les grands rassemblements. » Dans ce cas de figure, le drone quitte Cognac et son équipage qui reste au sol pour rejoindre le ciel des villes françaises. Il est en mesure d’être en une heure et quart à Paris, contre deux heures pour Lille par exemple. Ensuite, son autonomie lui permet de rester en opération pendant une vingtaine d’heures, une endurance incomparable à celle d’un avion de chasse.

Durant le 14 juillet, le Reaper permet de resserrer le maillage aérien sur le territoire

Au Niger, les Reaper sont téléopérés de la même manière : au sol, dans ce que les militaires appellent le cockpit en filant la métaphore des avions, quatre opérateurs assurent la conduite, l’interprétation et la tactique.

Combattre la « distanciation »

Néanmoins, l’Armée française s’impose d’autres mécaniques que celles adoptées par les Américains, nous explique le gradé : « La différence entre les Américains et nous, c’est que nous ne sommes pas dans une configuration « Good Kill »  [ndlr : en référence au thriller d’Andrew Niccol sur les drones armés, 2014]. »

Good Kill, 2014 / Voltage Pictures

Les Français ont identifié le problème éthique et psychologique posé par la « distanciation  » et le manque de « ruptures psychologiques  » subies par des soldats opérant des machines de guerre à des milliers de kilomètres de leurs cibles.

Le Colonel insiste : « Nos opérateurs sont dans des cabines présentes sur le théâtre d’opérations, ils sont en opération extérieure et reçoivent une formation adaptée à leur zone.  » En outre, ils connaissent, comme les soldats au sol, le relief et les forces qui composent le théâtre de leurs opérations. Toujours a contrario des Marines, les pilotes français opèrent sur un seul terrain à la fois.

« Nous ne voulons pas de pilote qui tire sur des belligérants le matin, va déjeuner en ville à midi, puis revient pour frapper avant d’aller chercher sa fille à l’école le soir »

Le militaire raconte ce que l’Armée voudrait éviter : « Un équipage en opération extérieure n’est jamais dans la routine. […] Ils ont quitté leur famille, leur maison, et sont sur place, là où les actes hostiles se déroulent. Nous ne voulons pas de pilote qui tire sur des belligérants le matin, va déjeuner en ville à midi, puis revient pour frapper avant d’aller chercher sa fille à l’école le soir. La rupture psychologique est nécessaire pour s’assurer du respect de notre éthique. »

Vie quotidienne des soldats en opex, au Mali, 2015 / CC. Fred Marie

À ce titre, l’utilisation des drones serait similaire à celle des avions de chasse, la seule différence que voit le gradé est l’absence de cockpit à bord du drone — il est quelques centaines de kilomètres plus loin, sur la base aérienne projetée de Niamey.

« Ce ne sont pas des robots tueurs »

En outre, comme la ministre, du côté de l’Armée de l’Air, les militaires insistent : il n’est pas question de robots tueurs. Les Reaper ne sont et ne seront pas en mesure de tirer eux-mêmes, grâce à une intelligence artificielle. Il ne s’agit pas d’un système d’armement automatique comme les craint Elon Musk.

La seule intelligence de la machine se situe du côté de l’assistance au pilotage — « comme dans un avion  », répète le Colonel Celo — et du côté de l’assistance aux capteurs, il sait orienter ses zooms et autres regards perçants vers des cibles qui ont échappé à l’œil humain. Mais jamais, nous assure-t-on, la machine ne pourra procéder à un tir sans le cerveau humain — l’équipage.

Mali, 2015 / CC. Fred Marie

Celui-ci est composé de quatre personnes : un pilote, formé à la fois aux États-Unis et à Cognac — il s’agit de conserver du savoir-faire au sein de l’armée — ; deux opérateurs du renseignement — un opérateur dit images et l’autre capteurs — formés aux renseignements militaires pour interpréter les données fournies par le drone ; enfin, un coordinateur tactique en liaison permanente avec les troupes.

Loin, très loin, d’un Terminator aérien.

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