Début mai, les citoyens d'Austin adoptaient par référendum de nouvelles lois concernant les VTC. Des réglementations très strictes qui ont conduit Uber et Lyft à éteindre leur service du jour au lendemain dans la ville texane.

Austin attire l’attention des médias en ce début de semaine, car la ville texane est devenue une des premières grandes villes américaines à vivre subitement sans plateforme de VTC. Dans une panique quasi-apocalyptique, la métropole apprend péniblement à se sevrer d’Uber.

En effet, début mai, après l’adoption de nouvelles réglementations à l’encontre du ridesharing de Lyft et Uber, les deux géants ont décidé de quitter la ville du jour au lendemain. Laissant quelques 10 000 chauffeurs sans emploi et des millions de clients sans voiture.

La vexation des deux leaders ne s’est toutefois pas produite en un jour. En réalité, c’est depuis un an déjà que la mairie d’Austin s’en prend aux réglementations touchant les VTC et depuis février, les deux rivaux se sont alliés pour défendre leur activité sur le sol texan, en vain.

D’une agression à la surveillance totale

Avant le scénario apocalyptique que nous connaissons aujourd’hui, il y a d’abord eu une agression ; un passager a été violenté par son chauffeur. Toutefois, lorsque la police a tenté de retrouver le coupable, les autorités d’Austin ont compris qu’elles ne pourraient en aucun cas accéder aux registres des sociétés de VTC, Uber et Lyft. Face à cet embarras municipal, la ville a décidé d’imposer à tous les chauffeurs de VTC une identification de leurs activités sur un registre public ainsi que l’enregistrement de leur empreinte digitale pour les confondre en cas de poursuite dans une affaire judiciaire.

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De plus, la ville connue pour sa singularité politique et ses relents anticapitalistes avait déjà prévu, par son conseil municipal, d’imposer aux compagnies de ridesharing des réglementations nouvelles pour la circulation des véhicules partagés. Avec notamment la détermination par les autorités de lieux de prise en charge des voyageurs et de dépôts, ce qui est particulièrement gênant pour les services comme  Uber et Lyft dont le principal intérêt se situe dans la mise en relation géolocalisée du voyageur et du chauffeur. Même en France, la loi particulièrement conservatrice sur les VTC n’exige pas la même chose des compagnies.

En somme, la ville d’Austin a trouvé tous les arguments possibles pour combattre Uber et Lyft. Un peu par dogmatisme et beaucoup par autoritarisme pur et simple, le conseil municipal a joué au sheriff.

Et Austin s’écharpa sur le référendum Uberxit

Lorsque le conseil municipal annonce ses nouvelles mesures à destination des VTC, les deux géants Uber et Lyft deviennent alors des alliés de circonstance. Face aux nouvelles lois, leur activité est franchement mise en danger. D’autant qu’Austin est alors en plein South by SouthWest (SXSW), un des festivals les plus hype du monde qui attire des milliers de visiteurs et dont le thème principal est l’innovation et la culture numérique. Un comble pour une ville qui s’apprête à obliger Uber et Lyft à respecter une réglementation conservatrice et liberticide.

Les deux entreprises s’allient alors et organisent une pétition. Car dans le système politique aussi singulier que passionnant d’Austin, dès qu’une pétition contre une décision municipale atteint les 65 000 signatures citoyennes, le conseil des élus a l’obligation de re-voter. En l’occurrence l’alliance d’Uber et Lyft, aidés par leurs chauffeurs, a permis d’obtenir suffisamment de signatures pour forcer le conseil municipal à se prononcer sur un retardement de deux ans des réglementations contre les VTC.

En février, le conseil municipal s’oppose à la pétition et conserve donc sa position initiale. Dans ce cas de figure, la pétition devient alors un référendum afin que l’intégralité des citoyens de la ville s’exprime sur la question. En quelques semaines, la question des VTC est donc devenue le premier débat d’Austin. Le rendez-vous est fixé pour le 7 mai, le jour où toute la communauté sera appelée aux urnes pour décider du sort de ses chauffeurs et donc de Lyft et Uber.

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La campagne du référendum s’étire alors du début février jusqu’au jour du vote, et Austin est envahi d’affichages, de messages et de communications des deux camps, d’un côté le camp du Oui derrière lesquels on retrouve les deux sociétés de VTC ainsi que leurs chauffeurs et leurs clients, face au camp du Non, bien plus politisé, mêlant les dirigeants d’Austin ainsi que les citoyens encore traumatisés par les questions de sécurité. Par ailleurs, la campagne du Non avait comme slogan : Our City, Our Safety, Our Choice — Notre ville, Notre sécurité, Notre choix. 

Uber et Lyft vont dépenser plus de 5 millions de dollars pendant les quatre mois de campagne,

Curiosité de la campagne du Non, ce n’est pas tant, contrairement à ce que l’on voit en France, sur des arguments socio-économiques que les sociétés étaient attaquées, mais bien plus car elles seraient à l’origine de la criminalité de ses chauffeurs (sic).

Face à l’acharnement politique de la municipalité, Uber et Lyft vont dépenser plus de 5 millions de dollars pendant les quatre mois de campagne, avec notamment des politiques tarifaires assez ambiguës — les prix ont été réduits pendant la campagne et de nombreuses courses étaient offertes — que leurs adversaires dénonceront comme de la corruption. Le camp du Non ne dépensera que 80 000 dollars selon les comptes après l’élection, dans une campagne qui fut donc clairement à deux vitesses.

Mais malgré les sommes folles dépensées par les deux sociétés, les dirigeants de la ville, les taxis et les arguments sécuritaires auront eu raison d’Austin. Le 7 mai au soir, la ville tranchait pour forcer Uber et Lyft à récolter les empreintes digitales de tous ses chauffeurs, leurs casiers judiciaires et le respect des nouvelles réglementations de circulation. Il n’en fallait pas plus pour provoquer l’Uberxit.

Austin, après le déluge

Malgré les déclarations de la municipalité qui invitait les entreprises à continuer leurs activités à Austin, les deux sociétés ont décidé d’arrêter tout service dans la région. Les déclarations du maire étaient d’une hypocrisie à peine masquée, alors que les deux entreprises sont désormais soumises à des règles qui les rendent à la fois moins pratiques pour les clients et plus restrictives pour ses chauffeurs.

En somme, si Austin avait voulu se débarrasser des VTC, il ne fallait pas s’y prendre autrement. Il devient alors difficile de discerner la nature profonde de la campagne anti-Uber ; était-il seulement question de sécurité ? Si oui, la nature paranoïaque d’Austin peut surprendre, d’autant que la décision de créer un fichier de surveillance de tous les chauffeurs avec leurs empreintes digitales est objectivement une atteinte à la liberté de ces derniers, légitimement inquiets de ce qui pourrait en être fait.

Uber a simplement annoncé que son service serait désormais indisponible à Austin et Lyft, et a annoncé une « pause » de son service pour une durée illimitée. Alors que la ville comptait plus de 10 000 chauffeurs enregistrés auprès des deux sociétés, cela fait donc dix milles personnes se retrouvant sans activité s’ils n’en avaient aucune à côté de leur poste de chauffeur privé. Or c’est le cas de nombreux chauffeurs texans qui ; pris dans la tourmente politique récente, se sont retrouvés privés de leur principale source de revenus sur un coup de sang politique, mais surtout démocratique.

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Désormais, la ville la plus cool du Texas offre des scènes insolites, à cause du manque de taxis et de transports en commun. Dans une ville ultra-urbaine et très active culturellement, l’offre des VTC avait véritablement changé les usages des touristes et des habitants. Les journalistes se rendent désormais en masse dans la ville pour mesurer les conséquences du « déluge de l’uberxit ». Ainsi Vocativ évoque des scènes de panique à la sortie des festivals, des jeunes saouls ne sachant plus comment rentrer chez eux, mais aussi la manière dont les ex-chauffeurs s’organisent désormais pour tenter de continuer leur activité malgré l’absence des intermédiaires web. Ainsi, un groupe Facebook a été créé pour réunir chauffeurs et clients et à la manière de petites annonces d’un autre âge, on trouve pèle mêle ce type d’appel de détresse : « looking for a driver to go to xxxx on 8 p.m. anyone ?   ».

Sans parler du fait, qu’avec l’essor de ce système D complètement improvisé, la sécurité des passagers est encore moins assurée qu’elle ne pouvait l’être du temps d’Uber.

En conclusion, Uber et Lyft reviendront peut-être à Austin, et il sera particulièrement intéressant de voir qui des deux parties fera le premier pas. La municipalité dépassée par le chaos inattendu qu’a produit la disparition des deux entreprises ? Ou les deux entreprises qui accepteront, peut-être pour la première fois de leur histoire, des règles ultra-contraignantes en l’échange d’une installation pérenne à Austin ?

En tout cas, l’épopée de l’Uberxit peut maintenant servir de modèle à toutes les villes du monde qui pensent que l’on peut, sans conséquences, se débarrasser d’Uber. A l’évidence, la disruption en matière de déplacement urbain qu’ont apporté ces sociétés est trop importante pour que leur disparition soit anecdotique. De fait, en créant un chaos urbain à Austin, Uber et Lyft viennent de prouver au monde entier que la révolution que ces sociétés ont engagé est définitive et que nos villes modernes auraient déjà beaucoup de mal à s’en passer…

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