Des documents et témoignages rapportés par France Inter accréditent les accusations portées contre l'ancienne filiale du groupe français Bull, Amesys, accusée de complicité de torture en Libye pour avoir fourni un système de surveillance massive utilisé pour traquer les opposants au régime Kadhafi.

Voilà qui vient rappeler quelques réalités, au moment où les gouvernements occidentaux tentent de dissuader les entreprises de renforcer le chiffrement pour sauvegarder la vie privée. Selon des informations de France Inter, de nouveaux éléments éléments ont été obtenus par la justice dans l’affaire Amesys, qui confirment que les technologies de surveillance vendues par l’ancienne filiale de Bull ont bien été utilisées massivement par le régime de Mouammar Kadhafi pour réprimer et torturer ses opposants en Libye. La société française, désormais officiellement installée à Dubaï (mais toujours sous contrôle français), est poursuivie pour complicité de torture.

En 2011, plusieurs médias dont Mediapart avaient publié des documents montrant qu’en 2006, Amesys avait fait auprès du régime Kadhafi une présentation commerciale de ses technologies intrusive vendues sous le nom de « Eagle ». Elles permettaient une surveillance profonde sur les protocoles les plus couramment utilisés : mail (SMTP, POP3, IMAP), webmails (Hotmail, Yahoo Mail, Gmail…), VoIP (RTP, SIP, H.323…), messagerie instantanée (MSN, Yahoo !, AIM…), P2P, navigation web… Le journal affirmait même qu’Amesys avait bien mis en place en Libye un centre d’écoutes basé sur Eagle, ce qu’elle a toujours démentie. Des documents paraissant provenir d’Amesys ont pourtant été découverts après la chute du régime.

La preuve matérielle que les services de sécurité libyens établissaient des dossiers de renseignement à partir d’adresse mails d’individus

Selon France Inter qui en produit des exemples, « plusieurs dizaines de documents des services de renseignement kadhafistes, désormais versés au dossier judiciaire, révèlent l’ampleur de cette surveillance numérique » et portent la mention « https://eagle/interception  », qui laisse peu de doute sur les liens avec le système d’Amesys.

«  Nous avons aujourd’hui la preuve matérielle que les services de sécurité libyens établissaient des dossiers de renseignement à partir d’adresse mails d’individus qu’ils avaient dans leur viseur. C’est sur la base de ce travail de renseignement-là que les personnes espionnées étaient ensuite arrêtés et torturés », explique l’avocate de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), Clémence Bectarte.

Quel degré d’implication pour Amesys ?

En 2012, le gouvernement français avait estimé légale l’exportation de telles technologies de surveillance, ce qui n’est plus le cas depuis une modification législative qui considère les outils de surveillance comme des armes de guerre devant faire l’objet de procédures d’autorisation à l’export.

Mais Amesys continue toutefois de nier toute implication. Si l’entreprise est accusée d’avoir au minimum fermer les yeux sur l’utilisation qui pouvait être faite de sa technologie de Deep Packet Inspection (DPI) dans un état totalitaire, il n’existe pas encore de preuve matérielle qu’elle savait que des opposants au régime Kadhafi étaient torturés après avoir été détectés et surveillés grâce à ses services. Le dossier repose donc sur un faisceau d’indices, de plus en plus convergents.

Ils m’ont présenté un gros dossier et c’est là que j’ai vu le signe avec un aigle

Outre les documents montrant les probables liés commerciaux entre Amesys et la Libye de Kadhafi, la justice dispose désormais de plusieurs témoignages, dont celui de Alsanosi Fonaas, un opposant arrêté fin 2009 avec son épouse, qui fut torturé à Benghazi. Cet ingénieur en électronique est désormais réfugié aux États-Unis.

Lors de sa torture, parce qu’il était accusé d’avoir ouvert et animé une page Facebook d’opposition, « ils m’ont présenté un gros dossier et c’est là que j’ai vu le signe (…) avec un aigle », a-t-il témoigné sur procès verbal, auprès du juge d’instruction Claude Choquet. Or l’aigle serait le même que le logo d’Eagle. « Dans ce dossier, ils avaient plusieurs pages Facebook avec des informations sur le nombre de pages, les heures. (…) [Ce dossier] contenait beaucoup de documents. Je n’ai vu que quelques pages. Ils voulaient me montrer qu’ils étaient parfaitement au courant de ce que je faisais ».

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Logo du système Eagle vendu par Amesys

Alsanosi Fonaas affirme  aussi que les services libyens lui ont fait écouter des conversations qu’il a eu avec Skype, et montré des mails ou des échanges privés qu’il a pu avoir sur Facebook. « Tous les gens qui étaient là [en prison à Benghazi], un peu plus de 300 personnes, étaient des opposants qui utilisaient internet. », assure-t-il.

Un système toujours en place ?

Selon l’avocate de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), Clémence Bectarte, le système de surveillance massive de la population sur Internet serait toujours en vigueur en Libye. « Il est non plus entre les mains du régime de Kadhafi mais entre les mains des milices et des autorités qui règnent dans le chaos aujourd’hui », affirme-t-elle.

Dans son témoignage, Alsanosi Fonaas affirme en effet que son propre frère, Aguila Fonaas, en été arrêté en février 2015, et interrogé sur des conversations vocales qu’il aurait eu sur Viber, avant d’être libéré en avril. « Le nouveau commandant de Benghazi [le général Haftar] a repris les mêmes hommes que ceux qui travaillaient sous Kadhafi », affirme-t-il. Aguila devrait lui-même témoigner le 19 mars prochain devant le pôle crimes contre l’humanité, crimes et délit de guerre du Tribunal de grande instance de Paris.

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