Sony BMG et EMI, deux des quatre majors de l'industrie du disque, ont commencé la distribution de CDs exploitant la technologie anti-copie XCP2 de la société First 4 Internet. Cette fois encore, seuls les consommateurs honnêtes seront victimes de cette protection totalement inefficace. Mais derrière l'ineffacité se cache l'intérêt stratégique et politique de la manoeuvre.

L’industrie du disque caresse le dou rêve de pouvoir contrôler très exactement ce que les consommateurs font des produits qui leur sont vendus. Placer le dernier album de Céline Dion dans le cadis de la ménagère ne suffit plus. Elle ne doit rien pouvoir faire de l’album qui ne soit pas expressément autorisé par la maison de disque. Toute action est un droit qui doit être acquité, qu’il s’agisse de lire le disque, d’en faire une copie ou de le transférer sur un lecteur portable.

Comme régulièrement depuis l’avènement d’Internet, les maisons de disques se sont encore penchées sur une nouvelle technologie anti-copie, le XCP2. La première génération était déjà employée pour distribuer les disques auprès des professionnels, avant leur sortie. Mis au point par la société britannique First 4 Internet, spécialisée dans les DRM, XCP2 permet de produire un CD multifonctionnel, qui sera reconnu « comme un CD-Rom sur les PC, comme un CD Mac pour les ordinateurs Mac, comme un VCD pour les lecteurs DVD et comme un disc CDDA pour les lecteurs CD audio et les systèmes audio de voitures« . Finis donc, en théorie, les problèmes d’incompatibilités des disques protégés avec certains types de lecteurs.

A l’insertion, le CD affiche à l’écran un lecteur propriétaire, qui offre également la possibilité d’en réaliser une copie. Plus exactement, trois copies. Au delà le logiciel bloque toute nouvelle duplication. Il est également possible de transférer les morceaux sur disque dur ou sur un lecteur MP3 portable, mais uniquement au format Windows Media de Microsoft. Adieu, donc, les transferts sur l’iPod d’Apple qui représente, c’est vrai, uniquement 80 % du marché du lecteur audio.

Bien sûr, cette protection est tout aussi inefficace que les précédentes. Puisque ça n’est pas le CD qui est physiquement modifié pour bloquer toute nouvelle copie (c’est techniquement impossible), c’est à l’ordinateur de contrôler son utilisation. Utilisez un autre ordinateur, et c’est reparti pour trois copies. Copiez le CD à partir des fichiers WMA transférés sur l’ordinateur, et c’est encore trois nouvelles copies qui sont possibles. Surtout, une fois le CD gravé, la copie se retrouve débarassée de toute protection. Il suffira alors de faire des copies de la copie, que l’on peut aussi transférer sans problème sur l’iPod à partir du logiciel iTunes. Enfin, bien sûr, aucun des albums protégés par XCP2 résistera à une diffusion sauvage sur les réseaux P2P. Il suffira à la ménagère d’aller télécharger l’album sur eMule pour avoir un disque réellement interopérable avec tous les systèmes.

Ne soyons pas naïfs. Le but d’une telle protection n’est pas de protéger. Les majors savent très bien qu’elles sont totalement inefficaces, et tant pis si ce sont les consommateurs honnêtes qui en pâtissent.

L’intérêt est uniquement politique

« Plus forte que les armées est une idée dont le temps est venu« , disait Victor Hugo. Ce contre quoi les majors se battent en installant des systèmes de protection, ça n’est pas tellement contre la quatrième copie réalisée par la ménagère que contre l’idée même qu’un CD puisse être reproduit et échangé sans aucune restriction.

Ce contre quoi elles se battent, c’est l’idée dont le temps semble être (re)venu que toute œuvre peut être copiée et utilisée librement par le public. C’est l’idée que, en tant qu’objet culturel, la musique fasse partie des « choses communes » comme l’air ou la science.

Les majors livrent un combat politique pour que le législateur continue à (sur)protéger leurs droits et n’ait pas l’idée saugrenue de rétablir un certain équilibre social et culturel qui tend à se perdre au profit de la marchandabilité des œuvres et de leur accès.

Le même Victor Hugo, pourtant grand défenseur du droit d’auteur et fondateur de la très influente Association Littéraire et Artistique Internationale (ALAI), s’était exprimé en 1878 au Congrès littéraire international, par des mots qui raisonnent particulièrement fort aujourd’hui :

« Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient – le mot n’est pas trop vaste – au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous ».

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