Ils en seraient presque embarassés de ces chiffres. Trop vite, trop bien. L'industrie du disque est parvenue à maîtriser en seulement cinq années une crise majeure qui aurait pu la fouetter bien plus fort. Prise entre ses obligations financières à court terme et ses objectifs stratégiques à moyen et long terme, l'industrie du disque joue actuellement à l'équilibriste en se servant de l'internaute comme filet de sécurité.

Les anglo-saxons parleraient de Catch-22 pour décrire l’épreuve qu’est en train de subir l’industrie du disque. Dans le livre phare de Joseph Heller, le héro Yossarian veut à tout prix éviter de se faire tuer sur le front pendant la seconde guerre mondiale. Il se fait alors passer pour fou. Ceux qui sont fous ne partent pas en guerre, mais montrer que l’on tient à sa vie est un signe que l’on n’est pas aussi fou que l’on en a l’air. Le héros est alors pris dans un cercle vicieux où aucun comportement ne semble le garder hors de danger.

Les majors du disque veulent elles éviter de perdre leur monopole, ce qui est le danger majeur apporté par Internet et la déconcentration des média. Pour y parvenir, elles doivent convaincre le monde politique qu’Internet est néfaste à la filiale musicale tout entière, et donc faire adopter l’EUCD et toutes les réformes du droit d’auteur qui renforcent les DRM. De l’autre côté, elles doivent continuer à prospérer financièrement pour satisfaire les actionnaires des grands groupes industriels tels qu’Universal, qui n’ont qu’une fine compréhension des enjeux liés aux DRM. C’est leur Catch-22 à elles.

Ne surtout pas trop montrer les signes de reprise

Nous le rapportions récemment, la CRIA s’est montrée d’une insultante mauvaise foi au Canada. Alors qu’elle enregistrait en 2004 une première hausse de 5 % après cinq ans consécutifs de chute des ventes, alors même que le contexte technologique et juridique est là-bas extrêmement favorable aux internautes, l’association canadienne de l’industrie du disque faisait la fine bouche et continuait à s’en prendre avec virulence aux « pirates » et à réclamer une réforme du droit d’auteur.

En France, le SNEP a également dévoilé ses résultats pour 2004. Loin d’être aussi réjouissants en apparence que ceux du grand nord américain, ils montrent cependant les premiers signes d’une reprise sur un marché français que l’on sait décalé d’environ deux années sur les marchés anglosaxons. Ainsi en 2004 le marché du disque en France s’est encore effondré de 14,3 % en valeur, et de 10,2 % en volume, passant sous le milliard d’euros de chiffre d’affaires. Mais alors que le début de l’année s’était montré particulièrement sévère pour le marché, les mois de novembre et de décembre ont connu successivement une hausse de +6 % et +9 % par rapport aux données 2003.

Malgré les données alarmantes sur toute l’année, une étude plus détaillée des évolutions mois après mois permet donc de se rendre compte que le marché est déjà entrain de suivre la tendance mondiale de reprise. C’est presque une mauvaise nouvelle pour l’industrie du disque qui va tenter les 22 et 23 mars prochains de faire adopter au Parlement la transposition de la directive européenne sur le droit d’auteur qui fait du contournement des DRM une infraction pénale.

Ainsi pour rassurer les actionnaires, on reconnaît l’embellie : « En toute fin d’année, le marché du disque est sorti du rouge« . Mais non sans ajouter à destination des parlementaires et de la presse qu’il est « beaucoup trop tôt pour parler de fin de crise. « Le marché semble seulement se stabiliser à un niveau inférieur de 30 % à ce qu’il était il y a deux ans« , ajoute le SNEP.

Avec un effort supplémentaire, les consommateurs auraient pourtant pu lui redonner le niveau plus raisonnable auquel il était il y a 15 ans…


(Source : Le Monde)

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