"Une bourde épouvantable, lourdement médiatisée, dont les conséquences ont été fort malheureuses pour la personne concernée". C'est par ces mots que Christophe Tardieu, l'ancien directeur de cabinet de Christine Albanel qui avait provoqué le licenciement d'un employé de TF1, revient dans son livre "Internet et libertés" sur ce dommage collatéral de sa défense, toujours vigoureuse, de la loi Hadopi et de la riposte graduée.

Le livre « Internet et Libertés » est sorti très discrètement à la fin du mois dernier. Il est écrit par Christophe Tardieu, l’ancien directeur de cabinet de Christine Albanel, célèbre pour avoir provoqué le licenciement de Jérôme Bourreau-Guggenheim en renvoyant au lobbyiste en chef de TF1 le mail contre Hadopi qu’avait envoyé le salarié à sa députée UMP Françoise de Panafieu. L’auteur a l’ambition de nous faire réfléchir, et il faut admettre qu’il y parvient. Impossible en effet de quitter la lecture du petit livre de 75 pages à la police d’écriture généreuse sans ce questionnement intérieur qui vous envahit : comment le CNRS, qui se targue d’éditer « le meilleur de la recherche française et européenne, qu’elle provienne des laboratoires, des universités ou des centres d’excellence« , a-t-il pu ajouter cette chose à son prestigieux catalogue ?

Le livre est une compilation des poncifs les plus affligeants, argumentés avec la rigueur intellectuelle et scientifique d’une huitre. L’auteur livre ses affirmations en brut, sans jamais les sourcer, comme lorsqu’il reprend sans la nommer les chiffres de l’Association de Lutte contre la Piraterie Audiovisuelle (ALPA), sur les fameux 450 000 films piratés chaque jour (« chaque fois qu’un spectateur se rend dans une salle obscure, un pirate tapi dans l’ombre, assis devant son ordinateur, se procure un film illégalement« ). Entre autres et innombrables illustrations de la pauvreté universitaire du livre, il ne lui faut que quatre petites phrases pour affirmer par un calcul on ne peut plus grossier et incohérent qu’il faudrait que l’abonné à Internet paye « pas loin de 15 euros de plus par mois » pour une licence globale, qui serait « une catastrophe majeure » à même de « faire disparaître le droit d’auteur« . Alors que le livre prétend justifier l’Hadopi en l’opposant à la licence globale, les cinq pages – écrit en gros – consacrées à cette dernière témoignent guère d’une réflexion profonde ayant mené à son rejet.

L’idée transversale défendue par Christophe Tardieu est simple. Il faut résister à la tentation séduisante de l’échange libre et gratuit sur Internet, et se discipliner par sa propre bride. « Passée l’ivresse que procure un accès potentiellement illimité, l’Etat n’a-t-il pas l’impératif de promouvoir une utilisation raisonnable voire raisonnée de la Toile ? (…) Les protections dont on entoure son ordinateur devraient-elles s’arrêter aux virus ? Ne concernent-elles pas aussi l’histoire, l’éthique, l’intimité, tous les grands ordres qui font le sens de la vie, et que l’on nomme communément la culture ?« .

Ainsi pour l’auteur, « la solution idéale résiderait dans un mécanisme de filtrage : les œuvres seraient « marquées » ou « tatouées » électroniquement ce qui interdirait tout téléchargement illicite« . Il regrette que les FAI s’y refusent, et y voit là « un beau sujet de réflexion pour les pouvoirs publics« . Tardieu estime qu’à défaut, il faut au moins par la riposte graduée « inciter les internautes à s’équiper de logiciels pare-feu qui bloquent l’accès aux systèmes de peer-to-peer » (il ignore totalement que le P2P sert aussi à l’échange de contenus licites). « Ces logiciels pare-feu sont parfaitement efficaces. Certains sont mêmes gratuits« , se félicite-t-il, sans citer OpenOffice en exemple.

L’envoi d’avertissements est pour lui une bonne méthode pour inciter les internautes à se brider eux-mêmes. « Une heure d’attente à la Poste pour récupérer un courrier peut en effet représenter une incitation à cesser certaines pratiques et s’avérer plus efficace que d’hypothétiques sanctions pénales« , écrit-il. Il faut aussi vanter les avantages de la protection. « Que se passera-t-il si l’accès Wifi non protégé d’un abonné de bonne foi est utilisé pour commander des produits stupéfiants, consulter des photos ou des vidéos pédophiles ou pour « chatter » sur un site néo-nazi ?« .

Pour légitimer la riposte graduée, Christophe Tardieu n’hésite pas à verser dans le larmoyant. « Il y a aussi des standardistes, des magasiniers, des techniciens, des secrétaires dont les emplois sont détruits à cause de la piraterie. Que faut-il dire à ces salariés qui connaissent, les uns après les autres, le chômage ? Désolé, on y n’y peut rien, des internautes ont pris l’habitude de se servir sans payer ?« , demande-t-il.

Peut-être devrait-il (re)lire Schumpeter.

En fin d’ouvrage, Tardieu milite pour une taxe Google qui viendrait alimenter un fonds de soutien à la musique, vante les mérites de la publicité pour financer la création, espère voir se développer les systèmes d’abonnement, et plaide pour une baisse de la TVA sur les biens culturels numériques.

Mais toute sa philosophie se résume en cette petite phrase glissée dans la conclusion : « la gratuité signifie que le produit culturel n’a plus de valeur« .

Toute la valeur culturelle perçue par la seule valeur marchande.

Si le prix fait la valeur, alors les 4 euros que coûte Internet et Libertés sont sans doute encore trop chers.

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