Ils sont narrative designer, traducteurs ou comédiens de doublage et leur métier est de donner au jeu vidéo son essence propre, dans toutes les langues.

Après avoir abordé plusieurs métiers méconnus du jeu vidéo, nous continuons aujourd’hui notre exploration de l’industrie en nous penchant sur des professions bien particulières concernant l’écriture au sens large du jeu : scénario, dialogues, adaptation du langage… Autant d’aspects qui demandent une expertise bien précise.

En amont de la rencontre entre les professionnels de l’industrie et les plus grandes écoles du jeu vidéo organisée ce 21 février par le Syndicat national du jeu vidéo, nous avons voulu en savoir plus sur les métiers de narrative designer, localisateur et de comédien de doublage.

Narrative designer et scénariste, deux métiers différents mais complémentaires

Contrairement à ce que l’appellation laisse supposer, le métier de narrative designer et celui de scénariste sont radicalement différents. Là où la tâche du scénariste se limite exclusivement à l’écriture du scénario du jeu, le narrative designer s’attache à toute la dimension narrative du jeu, c’est-à-dire non seulement à l’intrigue mais également à la façon dont elle va être amenée.

« Dans le jeu vidéo, la narration ne s’arrête pas au scénario, elle intègre également le gameplay et l’interaction », nous explique Ronan Le Breton, narrative designer chez Ankama. « En tant que narrative designer, je définis avec le lead designer, le lead artist et le producteur ce que le jeu doit raconter et comment : les cinématiques et les dialogues, l’univers général et le contexte narratif  — comme par exemple des extraits de cassettes à collecter qui explique plus en détail l’histoire et son contexte –, ambiance sonore et visuelle, narration environnementale [tout ce qui se trouve dans le décor : posters, graffiti, état d’usure des décors]... » 

Le premier enjeu de la narration interactive : s’assurer que le joueur comprenne ce qu’on attend de lui.

Les règles d’écriture que l’on pouvait retrouver dans la littérature, la bande dessinée ou le cinéma ne s’appliquent donc pas dans le jeu vidéo, notamment à cause de la question de l’interactivité du joueur. La narration se doit de répondre aux actions du joueurs, ce qui implique de sortir de la linéarité des autres arts, comme l’explique Ronan Le Breton : « On ne sait pas ce que le joueur va faire, ni à quel moment ou dans quel ordre. L’écriture dans un jeu vidéo doit donc se répartir dans les possibles parcours du joueur. Comment s’assurer alors que le joueur comprenne ce qu’il fasse, ce qu’on veut lui raconter, qu’il ne rate pas un élément essentiel ? C’est le premier enjeu de la narration interactive. »

Aux yeux de Ronan Le Breton, les plus grandes difficultés rencontrées dans cette branche restent la barrière de la langue et le fait d’écrire en français. Pour toucher le plus large public possible, les studios ont tendance à prendre l’anglais comme langue par défaut, et donc de recruter des anglophones natifs : « Au-delà du fait que ce n’est pas juste pour les auteurs français, je pense que ce raisonnement va dans le sens contraire de la diversité. On risque à un certain moment de se retrouver avec des jeux qui ont tous le même ton, la même voix et les mêmes tics. »

Fidélité et cohésion, les grands enjeux de la traduction

Mais le malheur des uns fait parfois le gagne-pain des autres. Amandine Pineda est traductrice de jeux vidéo, une autre branche où la dénomination habituelle nécessite d’être nuancée : « Dans le jeu vidéo, on parle plutôt de « localisation » que de « traduction ». Il faut adapter le contenu au public cible, les références culturelles ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre. Les blagues, les jeux de mots demandent une attention particulière, encore plus si les dialogues sont destinés à être doublés. Nous avons une contrainte de longueur ici aussi. »

La traduction d’un jeu vidéo est avant tout un travail d’équipe et d’harmonisation. L’enjeu est de garder une cohérence dans les terminologies afin de rendre les textes traduits plus fluides. Les outils de traduction utilisés par les professionnels ont la tâche d’assurer cette homogénéisation.

À titre d’exemple, si un traducteur tombe sur le terme « firepower » et que celui-ci a été entré dans la base terminologique du projet par un autre traducteur sous l’expression « puissance de tir », le logiciel lui proposera cette traduction. Il est également possible de faire une recherche dans la mémoire de traduction : celle-ci listera toutes les phrases précédemment traduites qui contiennent le terme en question.

Le plus difficile reste de s’adapter au vocabulaire spécifique du jeu sans forcément en connaître le contexte.

La traduction se fait principalement en fin de production, ce qui implique des délais de rendu souvent très courts. Il vaut mieux attendre que le jeu soit presque terminé et le contenu validé, comme l’explique Amandine Pineda : « Cela évite de traduire des textes qui seront supprimés ou grandement modifiés. »

L’exercice n’en demeure cependant pas moins ardu pour les traducteurs : « Dans l’idéal, on a accès au jeu avant ou pendant la traduction, ou au moins à des documents, des images, des vidéos qui nous permettent d’avoir le contexte nécessaire pour fournir une bonne traduction, déclare la traductrice. Malheureusement, c’est loin d’être systématique, et c’est même assez rare […]. Les délais sont souvent très courts, il faut travailler vite et bien. C’est toujours un peu frustrant de poser des questions au client sans obtenir de réponse. Cela nous conduit à des situations où il faut traduire ‘à l’aveugle’, sans contexte. Chaque jeu a son histoire, ses personnages, son univers ; le plus difficile est de s’adapter au vocabulaire spécifique du jeu sans forcément avoir le contexte. »

Le doublage : donner vie en français dans le texte

Les traducteurs ne sont pas les seuls à intervenir en bout de chaîne : le comédien de doublage fait lui aussi souvent face à un travail « à l’aveugle ». Un défi que connaît bien Adeline Chetail, qui prête sa voix à des actrices de cinéma comme Vanessa Hudgens mais aussi pour le jeu vidéo où l’exercice diffère considérablement.

« Nous travaillons d’une part avec un texte qui a été préalablement traduit et adapté, plein d’annotations sur la situation, le contexte, l’humeur du personnage et le volume de voix souhaité… Et, d’autre part, avec les audios des voix originales que nous écoutons dans notre casque, ainsi que leur forme d’onde, qui apparaît sur un écran. Cela nous permet de respecter la longueur de chaque phrase et les pauses existantes dans l’original afin d’être synchrones lorsque le personnage apparaît à l’écran » détaille Adeline Chetail.

Que ce soit une question de délai de production ou de volonté de garder un projet le plus secret possible jusqu’à sa sortie, les les localisateurs ou les comédiens de doublage disposent finalement de très peu d’informations pour donner vie au jeu et lui insuffler une essence, que ce soit dans sa langue d’origine ou non.

Pour les comédiens de doublage, l’enjeu est aussi technique : chaque phrase ou morceau de dialogue est découpé en fichier son, implantés un par un dans le jeu vidéo afin de se déclencher en fonction de l’action du joueur.  : « Nous enchaînons les dialogues phrases par phrases et parfois sans continuité  » précise Adeline Chetail,  « donc il arrive que nous ne sachions pas à quoi ou à qui nous répondons  ».

Le plus dur pour les doubleurs : s’adapter à un contexte perpétuellement changeant

La professionnelle ajoute : « Les voix françaises dans le jeu vidéo sont de plus en plus précises car les jeux sont de plus en plus détaillés et aboutis. Nous devons donc être à notre tour très précis dans notre travail malgré de nombreuses contraintes techniques et le manque d’informations, sans oublier un rythme de travail soutenu. Le plus dur est de se mettre rapidement dans un contexte perpétuellement changeant et de garder une justesse d’interprétation sans complètement recopier les intonations originales. »

Qu’il prenne place au début, au milieu ou à la fin de la production d’un jeu vidéo, chaque métier de la chaîne doit composer avec son lot de problématiques spécifiques. Apprendre à gérer ces spécificités professionnelles, se montrer parfois totalement coupé du reste de la production… il s’agit là de quelques-uns des défis propres à industrie qui requiert tant de corps de métiers différents.

Ces challenges restent pourtant le principal attrait, comme l’explique Adeline Chetail : « C’est tout ce que j’adore dans mon métier : être sans cesse déstabilisée et relever tous les défis  ».

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