Le gouvernement indien a décrété, le 8 novembre, la démonétisation des billets de 500 et 1 000 roupies. Dans une économie très largement basée sur le cash, la disparition programmée de ces coupures a suscité la cohue devant les banques.

Imaginez que, du jour au lendemain, l’État déclare que vos billets de 10  € et 20  € n’ont plus de valeur, et que vous avez deux mois pour les échanger à la banque. Imaginez maintenant que vous n’utilisez habituellement votre carte bleue que pour retirer des espèces, avec lesquelles vous faites toutes vos transactions. Imaginez enfin cela à l’échelle d’un milliard de personnes, et vous comprendrez la panique qui sévit en Inde depuis trois semaines.

Tout a commencé le 8 novembre. À 20h15, les familles en plein dîner ont vu sur leur téléviseur une intervention surprise du Premier ministre Narendra Modi, déclarant la démonétisation, dès minuit même, des billets de 500  ₹ (roupies, environs 7  €) et de 1  000  ₹ (14 €). Soit 85 % des coupures en circulation, victimes de ce qu’on appelle en hindi le noteband (नोटबँद).

Pour récupérer les nouveaux billets de 500  ₹ et 2  000  ₹, on doit camper dans d’interminables files d’attente, émaillées de cas de malaise – et d’une cinquantaine de morts. Une fois arrivé par miracle au guichet, il faut montrer sa carte d’identité, ce qui n’est pas simple pour les millions d’Indiens qui n’en ont pas. Dans une banque, le retrait d’argent est plafonné à 24  000  ₹ (330  €) par semaine. C’est 2  000  ₹ (28  €) par jour sur les distributeurs, mais la moitié d’entre eux sont hors service. Cela fait 1 distributeur en état de marche pour 12 000 Indiens, et s’il n’est pas en rupture de stock, il est probable qu’il ne donnera que des billets de 100  ₹ (1,40  €) et 50  ₹ (70 centimes).

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Une file d’attente dans l’État du Kerala, tout au sud de l’Inde. CC Arunvrparavur

Côté gouvernement, New Delhi espère ainsi reprendre la main sur l’océan d’argent liquide sale issu de la corruption. En étant forcés de rendre leurs billets, les gens auront à en justifier la provenance s’il s’agit de sommes conséquentes. Tout dépot de plus de 25  000  ₹ (345  €), s’il ne colle pas avec les revenus, peut engendrer une modique taxe à 200  %.

Pour contourner ce stratagème, certains particuliers se ruent sur l’or. La rumeur court que l’importation de ce métal précieux en Inde pourrait être suspendue, ce que les marchés voient avec une forte inquiétude. Les cours de l’once ont déjà chuté de 10  % en trois semaines. De leur côté, les recherches Google indiennes pour « Bitcoin » sont en hausse, tout comme le cours de la cryptomonnaie en roupies. Cette dernière a frôlé un plus bas historique face au dollar, à 68,83  ₹, ce qui semble avoir causé des interventions de la Banque de réserve indienne.

le PIB du pays pourrait décliner de 2  %

Devant le tollé général, Narendra Modi se fait discret, au point que son absence au parlement exaspère l’opposition. Devant le Rajya Sabha (Sénat), l’ancien Premier ministre et ex-gouverneur de la Banque de réserve Manmohan Singh a dénoncé aujourd’hui « une erreur de gestion monumentale », prévenant que «  le PIB du pays pourrait décliner de 2  %  ».

Le site officiel de l’État indien s’est félicité d’un sondage soutenant à 93 % le noteband, avec seulement 2 % d’opinion négative. Avec 500 000 répondants, le sondage a été réalisé sur l’application mobile du Premier ministre Narendra Modi en personne. On peut supposer que bien des sondés sont des sympathisants de son parti, le BJP ; tous font en tout cas partie des 17 % d’Indiens aisés, détenteurs de smartphone…

Le parti de Narendra Modi s’insurgeait pourtant contre la démonétisation il y a deux ans

Le parti de Narendra Modi s’insurgeait pourtant contre la démonétisation il y a deux ans, quand la Banque de réserve retirait les coupures émises avant 2005. En 2014, la porte-parole du BJP, Meenakshi Lekhi, affirmait : «  C’est une tentative de détourner le problème de l’argent sale stocké à l’étranger […] Ceux qui souffriront seront les gens du peuple, les illettrés, ceux qui n’ont pas accès aux banques  ».

Il y a en Inde 700 millions de cartes bancaires pour 1,2 milliard d’habitants ; mais il est courant pour un même individu de posséder plusieurs cartes, et 92  % des transactions servent à retirer des espèces. Le paiement sans contact commence à se développer, avec 200 millions de comptes (certains étant inactifs ou en doublon). Et si pour l’instant, seul 1 Indien sur 6 possède un smartphone, c’est le marché du mobile à la plus forte croissance mondiale.

En attendant, l’Inde et la Suisse ont signé un pacte d’échange automatique, dès septembre 2019, d’informations bancaires sur tous les Indiens ayant un compte dans le pays. Vu le délai d’application de la mesure, on pourra s’attendre dans les années à venir à quelques mouvements d’argent indien hors des comptes suisses…

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CC Sudipto Sarkar

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