Tim Berners-Lee s'efforce depuis des années de remettre le web sur de bons rails, mais sans grand succès. Il ne renonce pas pour autant : cette année, l'inventeur du www a concocté un nouveau plan pour tenter de sauver le web.

Le temps passe, mais pas les appels inquiets de Tim Berners-Lee. Année après année, l’inventeur du web reprend son bâton de pèlerin pour prévenir le public des menaces qui pèsent sur le réseau — et qui sont déjà à l’œuvre –, tout en détaillant les actions qu’il conviendrait de mener pour redresser la barre. 2019 ne déroge pas à cette règle, puisqu’il est cette fois question d’un « contrat pour le web ».

L’idée générale ? « Un plan d’action mondial pour rendre notre monde en ligne sûr et responsabilisant pour tous ». Concrètement, il se décline en neuf grands principes, répartis en trois échelons : trois concernent les gouvernements, trois autres les entreprises et les trois derniers pour les citoyens. Chaque engagement comporte ensuite des objectifs et des sous-objectifs à respecter.

Contract for the Web
La page d’accueil du projet.

Les principes sont les suivants :

  • Principe 1 : Veiller à ce que tout le monde puisse se connecter à Internet ;
  • Principe 2 : Maintenir la totalité d’Internet disponible à tout moment ;
  • Principe 3 : Respecter et protéger les droits fondamentaux des personnes en matière de confidentialité et de données en ligne ;
  • Principe 4 : Rendre Internet abordable et accessible à tous ;
  • Principe 5 : Respecter et protéger la vie privée et les données à caractères personnels des individus afin d’établir un climat de confiance en ligne ;
  • Principe 6 : Développer des technologies qui soutiennent le meilleur de l’humanité et luttent contre le pire ;
  • Principe 7 : Participer utilement au web ;
  • Principe 8 : Construire des communautés fortes qui respectent le discours civil et la dignité humaine ;
  • Principe 9 : Lutter pour le Web.

Par exemple, pour la dernière entrée, les internautes sont invités à se comporter en « citoyens actifs du web ». Concrètement, ils devraient sensibiliser leurs proches sur les « menaces qui pèsent sur le Web ouvert » et à apporter leur soutien à tout ce qui va dans le sens d’un web ouvert et qui le considère « comme un droit fondamental et un bien public ». Avoir une navigation engagée, en quelque sorte.

En somme, l’idée est de revenir aux fondamentaux : le Web a été conçu pour rassembler les gens et rendre les connaissances librement disponibles, déclare le site de campagne. Son existence a eu une influence très positive dans de nombreux cas et pour de nombreuses personnes à travers le monde. Cela étant, force est de constater aussi que tout le monde n’y a pas accès et que des dérives ont cours.

Personne n’écoute Tim Berners-Lee

Ce corpus de règles ne peut en principe que susciter l’adhésion. En effet, qui pourrait être contre l’idée de rendre Internet abordable et accessible à tout le monde ? Ou de concevoir des technologies qui soutiennent le meilleur de l’humanité et luttent contre le pire ? Cependant, il reste à savoir quelle en sera la traduction concrète.

Surtout, on peut se demander quel avenir ce « contrat pour le web » aura, dans la mesure où la mobilisation permanente de Tim Berners-Lee sur ces enjeux a eu une efficacité très relative jusqu’ici. L’intéressé a beau prendre la parole pour mettre en garde sur les conséquences désastreuses que peuvent avoir sur la société certaines tendances de fond, il donne parfois le sentiment de prêcher dans le désert.

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Le web a depuis longtemps échappé à son créateur. Pour le meilleur comme pour le pire. // Source : Belinda Lawley

On ne compte plus les interventions du Britannique dans les médias. En fait, on peut aisément remonter dix ans en arrière et constater déjà les préoccupations de l’inventeur du web. « Lorsque vous utilisez Internet il est important que cet outil ne soit pas pré-configuré avec des limites », disait-il à l’époque, en constatant la tentation forte des pouvoirs publics de contrôler davantage le web.

Plus près de nous, en 2016, il plaidait pour réinventer le net, en critiquant la domination de quelques acteurs sur le reste de l’écosystème. « Nous n’avons pas un problème technologique, nous avons un problème social », lançait-il alors. En 2017, il mettait en garde contre les publicités politiques, les fausses informations et la monétisation des données personnelles.

Puis, un an plus tard, c’est le poids des géants du net qu’il brocardait.

Des géants du net parmi les signataires

Paradoxalement pourtant, c’est aux côtés de ces poids lourds que Tim Berners-Lee se présente désormais, puisque le « contrat pour le web » a été créé par des représentants de plus de 80 organisations, gouvernements, entreprises et de la société civile, et que certains d’entre eux en sont aujourd’hui signataires. Or, leurs activités semblent ne pas vraiment concorder avec les objectifs de cette nouvelle campagne.

En date du 26 novembre, ce « contrat pour le web » a été signé par 150 entreprises et organisations. On trouve des sites communautaires (Reddit) et des organisations de défense professionnelles ou grand public, comme Reporters Sans Frontières, Access Now ou l’EFF. Des entreprises comme DuckDuckGo, GitHub et NordVPN y figurent, ainsi que des organismes tels le W3C.

Mark Zuckerberg
Facebook est en particulier de plus en plus pointé du doigt, à cause des effets néfastes qu’il est accusé d’avoir sur la société. // Source : Financial Services Committee

Mais surtout, la liste des soutiens inclut aussi des géants du net (Google, Twitter et Facebook) et des poids lourds de l’industrie numérique (Microsoft). Une présence qui détone, car leur modèle économique, la monétisation des données personnelles, apparaît en décalage avec ces principes. Et si ce n’est pas le cas, il leur est reproché d’avoir poussé en faveur d’un web centralisé et fermé.

Selon The Verge, si les entreprises ne montrent pas qu’elles s’efforcent de soutenir ces objectifs, elles courent le risque d’être retirées de la liste des soutiens du projet. Si c’est le cas, nul doute que cela doit trembler dans les états-majors de la Silicon Valley et d’ailleurs à l’idée de voir le logo de leur entreprise être retiré du bas de page du site officiel. Quelle sévère sanction.

Ce contrat peut également être signé à titre individuel ou au nom d’une organisation, mais le site n’affiche aucun compteur permettant de connaître l’ampleur du soutien.

Manifestement, l’urgence de la situation a conduit Tim Berners-Lee à tenter quelque chose avec les gouvernements et les géants du net, malgré le fait qu’ils sont partie au problème. « Les forces qui poussent le web dans la mauvaise direction ont toujours été très fortes », a-t-il déclaré au Guardian. «  Si nous laissons le Web tel qu’il est, il y a un très grand nombre de choses qui vont mal tourner »

« Nous pourrions nous retrouver avec une dystopie numérique si nous ne changeons pas les choses. Ce n’est pas que nous ayons besoin d’un plan décennal pour le web, mais nous devons le faire évoluer maintenant », détaille l’inventeur du web. Il reste maintenant à voir ce que cela donnera dans quelques mois… et si Tim Berners-Lee sera poussé à tirer encore une fois la sonnette d’alarme. En vain ?

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