Une spécialiste en sécurité informatique dénonce les insuffisances importantes de Boeing pour protéger correctement ses réseaux, ses sites et ses logiciels. En plus de défaillances de sécurité jugées flagrantes, des problèmes plus graves ont été relevés, au point de menacer même les avions de guerre de Boeing.

2019 restera dans l’histoire de Boeing comme son « annus horribilis ». D’abord et avant tout à cause de la catastrophe industrielle qu’est le 737 MAX, dont les caractéristiques et les défaillances ont causé deux crashs aériens en quelques mois, ce qui a conduit la plupart des États au monde à le clouer au sol en attendant une résolution définitive du problème, qui tarde par ailleurs à arriver.

Mais un ennui n’arrive jamais seul, dit le dicton. Cela vient de se vérifier ce 5 novembre. Le magazine CSO Online a publié un long article désastreux pour l’image de marque du constructeur aéronautique. Dans celui-ci, il n’est pas question de la conception des avions eux-mêmes, mais de la sécurité des systèmes d’information de l’avionneur, qui serait très en-dessous de ce qu’il conviendrait de faire.

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Oleg V. Belyakov

Boeing a-t-il voulu cacher ces informations ?

Au cœur du papier se trouvent les observations d’une spécialiste en sécurité informatique, Chris Kubecka. Au cours de la conférence Aviation Cyber Security, qui se déroule à Londres du 5 au 6 novembre, l’intéressée a affirmé que Boeing n’a pas fait preuve du minimum de diligence raisonnable dans la sécurisation de ses réseaux. Pire encore : selon l’intervenante, l’industriel a tenté de les dissimuler en la faisant taire.

Chris Kubecka reproche ainsi à la compagnie de ne pas lui avoir facilité la vie, notamment en lui faisant comprendre qu’elle risquait une action en justice ainsi que d’une campagne de dénigrement public si elle persistait dans cette voie. « Si je vois une porte cassée dans un avion, je n’aurais pas d’ennuis en signalant [aux autorités] que l’avion a volé quand même. Mais en tant que chercheuse en sécurité, il est légalement difficile de signaler les failles de sécurité », a-t-elle confié au magazine.

Une présentation des faits que Boeing réfute : l’entreprise explique avoir pris contact avec la chercheuse pour lui présenter différentes procédures de « divulgation responsable » (en sécurité informatique, il s’agit d’un cadre dédié à la transmission d’informations sensibles, qui peut inclure un délai d’attente avant de les rendre publiques, NDLR), dont certains sont soumis à un accord de non-divulgation (NDA). Alors d’où viennent ces menaces ? Chris Kubecka n’a pas souhaité en dire plus.

Chris Kubecka, l’une des conférencières de l’Aviation Cyber Security.

Des défauts de sécurité basiques

Mais au-delà des différences d’appréciation entre l’informaticienne et l’industriel, de quoi est-il question ?

Tout d’abord, de diverses défaillances de sécurité que l’intéressée décrit comme flagrantes et faciles à corriger, comme l’absence de connexion sécurisée HTTPS lorsque l’on se rend sur la page d’accueil de Boeing, ce qui permet de protéger la liaison entre l’internaute et le site, ou l’omission de la spécification technique DMARC, qui sert à limiter les abus par mail comme le spam ou l’hameçonnage de données personnelles.

Elle pointe aussi du doigt le portail web Aviation ID, qui est opéré par le prestataire Exostar pour le compte de Boeing. Lui aussi est accusé d’avoir des problèmes de sécurité, incluant une vulnérabilité de type XSS « cross-site scripting »), qui donne la possibilité d’injecter du code malveillant, et de mauvaises normes d’authentification et d’accréditation. Selon elle, cela fait plus de six mois qu’elle se bat pour faire remonter ces problèmes et obtenir leur résolution.

HTTPS connexion liaison sécurisée chiffrement
Le symbole d’une connexion sécurisée, un cadenas fermé. // Source : Sean MacEntee

Mais ces incidents ne sont pas les points les plus graves de son exposé.

Chris Kubecka a constaté que les réseaux de développement en test de Boeing étaient accessibles par Internet. Cela pourrait permettre à un adversaire déterminé et de moyens techniques adéquats d’avoir accès au code source des logiciels de Boeing ainsi qu’aux systèmes de compilation. Selon les constatations de CSO Online, au moins un de ces serveurs est encore en ligne.

Ce n’est pas tout. Le magazine ajoute qu’au moins l’un des serveurs de messagerie du géant aérien est infecté par de multiples logiciels malveillants. Selon Chris Kubecka, ces infestations des serveurs de messagerie ont pour but d’exfiltrer des plans et des logiciels, y compris le code qui est déployé à la fois dans des avions civils ainsi que dans des appareils que Boeing vend aux militaires américains.

Une menace pour l’armée

Pour l’experte, ce n’est donc pas uniquement un risque pour la sécurité des passagers. C’est aussi une menace pour les États-Unis. Pour illustrer le péril, elle évoque le cas où une puissance étrangère parvient à corrompre un logiciel de contrôle de vol. Elle pourrait alors rendre inopérant un capteur d’un avion de l’Air Force lors d’un accrochage aérien, octroyant alors un avantage à l’autre chasseur.

En marge de ses activités dans le civil, Boeing est un constructeur d’avions militaires. Plusieurs de ses modèles équipent en nombre l’armée américaine. C’est le cas du EA-18G Growler (qui est destiné à la guerre électronique), du bombardier stratégique B-52 Stratofortress, mais aussi de divers appareils servant à des missions de ravitaillement, de surveillance (les fameux AWACS) ou de reconnaissance.

EA-18G Growler
Le Boeing EA-18G Growler sur une base aérienne de l’armée américaine. // Source : Joshua Kleinholz

« Un assaillant qui accède au logiciel qui fait fonctionner les avions peut non seulement voler ce code — pour récupérer de la propriété intellectuelle, comme le fait par exemple la Chine — mais il peut aussi changer ce code pour faire ce qu’il veut. Comme provoquer un dysfonctionnement à un moment critique », prévient J.M. Porup, le journaliste qui a écrit l’article pour CSO Online.

Pour Chris Kubecka, c’est clair : « L’infrastructure Internet de Boeing, ses applications Web et ses systèmes de courrier électronique en général ne semblent pas avoir fait l’objet de tests de sécurité de base ou généralement acceptés ». Une critique qu’accepte en partie Boeing, dans un communiqué qu’il a adressé à CSO. Y compris pour les vulnérabilités plus courantes et qui devraient ne pas figurer chez Boeing :

« Nous apprécions sincèrement le temps et les efforts de Mme Kubecka, et nous prenons au sérieux les préoccupations qu’elle a soulevées, car nous travaillons continuellement à améliorer la cybersécurité de nos systèmes et produits informatiques. Les problèmes de sécurité abordés […] sont, sans exception, des vulnérabilités communes – le type de soucis de cyber-hygiène auxquels des milliers d’entreprises sont confrontées chaque jour ».

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