Les jours d’Apple Pay chez les grandes banques françaises sont-ils comptés ? Depuis des années, il se murmure que les banques rêvent de proposer une alternative au Wallet d’Apple pour ne pas avoir à payer de commission. Mais aucune grande banque française n’avait osé lancer d’alternative pour l’instant : le plus probable était qu’une initiative européenne, qui réunirait toutes les banques dans une seule app, était l’objectif visé.
Comme le rapporte iGeneration dans un article publié le 23 juin, le Crédit Agricole vient, peut-être, d’initier la fronde anti-Apple Pay en France. La banque a discrètement lancé l’application Paiement Mobile sur iOS avec la possibilité de pouvoir payer en sans-contact sans utiliser Apple Pay. Ce type de logiciel n’existait autrefois que sur Android où le paiement mobile n’a jamais été réuni au sein d’une seule expérience.
Crédit Agricole : la première grande banque à profiter de l’ouverture de la puce NFC en Europe
Depuis iOS 17.4, Apple permet aux applications éligibles de l’Espace économique européen d’utiliser la puce NFC de l’iPhone pour des paiements, des titres de transport, des badges, des cartes de fidélité ou d’autres usages sans contact. Une possibilité permise par le DMA, le grand texte européen qui vise à ouvrir les grandes plateformes à la concurrence. Apple permet aux Européens de changer leur application bancaire par défaut : un double appui sur le bouton latéral de l’iPhone n’ouvre plus forcément Apple Pay, mais l’app du Crédit Agricole.

Le Crédit Agricole n’est pas le premier acteur à exploiter cette ouverture, mais est clairement le plus important en France à lancer son app concurrente . En France, Curve a déjà commencé à tester une alternative à Apple Pay. En Allemagne, PayPal et plusieurs banques coopératives ont aussi avancé sur leurs propres solutions. On imagine que l’initiative du Crédit Agricole pourrait être suivie par d’autres : Apple Pay va-t-il être remplacé par plein d’applications différentes ?


À ce stade, rien ne permet d’affirmer que le Crédit Agricole va retirer Apple Pay à ses clients. La banque continue de mettre en avant Apple Pay sur son site avec une compatibilité large de ses cartes bancaires. Le lancement d’une application iPhone concurrente peut signifier deux choses :
- Le Crédit Agricole pourrait proposer Paiement Mobile comme une alternative pour les clients qui veulent tout gérer depuis leur application bancaire, ou pour ceux qui n’ont qu’une seule carte et ne voient pas l’intérêt d’Apple Cartes. Dans ce scénario, Apple Pay resterait disponible et les utilisateurs pourraient choisir l’expérience qu’ils préfèrent.
- Le Crédit Agricole pourrait progressivement pousser ses clients vers sa propre application, jusqu’à rendre Apple Pay moins intéressant, voire à le supprimer un jour. Ce serait un changement majeur en France : aucune banque n’a quitté Apple Pay, un service largement apprécié par les utilisateurs.

Lors du lancement de Wero, le projet de portefeuille européen porté par les banques, plusieurs responsables du secteur assuraient à Numerama ne pas vouloir remplacer Apple Pay à court terme. L’idée était plutôt de créer une alternative européenne, sans brusquer les utilisateurs. L’arrivée du Crédit Agricole sur iPhone suggère néanmoins que quelque chose a changé : les banques veulent profiter de l’ouverture européenne pour ne plus partager de commission avec Apple. On peut imaginer que les banques qui n’ont jamais voulu de Google Pay ou Samsung Pay seront les premières à tenter de fuir Apple Pay.
Chères banques, ne quittez pas Apple Pay, c’est une grosse erreur
Sur le papier, l’ouverture de la puce NFC de l’iPhone est une bonne nouvelle pour le droit à la concurrence. Mais le paiement mobile n’est pas seulement une question de concurrence : c’est aussi une question d’usage.
Si Apple Pay fonctionne aussi bien et que les utilisateurs d’iPhone disposent d’une meilleure expérience de paiement que sur Android, c’est parce qu’il centralise tout au même endroit. Toutes les cartes bancaires, les cartes titres-restaurant, les titres de transport, les cartes de fidélité et les billets pour des événements sont réunis dans une même application que l’on ouvre avec un double appui. Les règles sont les mêmes pour toutes les banques : il faut utiliser son visage ou son empreinte pour déverrouiller le paiement sans aucun plafond. Apple dispose d’une connexion directe et sécurisée à la banque et génère sa propre carte virtuelle, avec des numéros différents de la vraie carte. Apple Pay permet aussi de payer en ligne et supporte des milliers de site. D’un point de vue technique, c’est une solution qui offre beaucoup de confort aux utilisateurs et qui justifie d’acheter un iPhone plutôt qu’un appareil concurrent.

Si chaque banque lance sa propre application et pousse ses clients à l’utiliser, l’expérience pourrait vite se fragmenter. Un utilisateur avec une carte Crédit Agricole, une carte Boursobank une carte Swile et un abonnement Navigo pourrait devoir jongler entre plusieurs apps, alors qu’Apple Cartes réunissait tout au même endroit. Une seule app peut être définie comme paiement sans contact par défaut sur l’iPhone : il faudra donc choisir et faire des allers-retours manuels.
L’ouverture du NFC des iPhone illustre bien le paradoxe du DMA. Le règlement européen se veut pro-consommateurs… mais tend à favoriser les grandes entreprises, comme les banques, en leur offrant des marchés aux dépens des souhaits des clients.
Android montre déjà les limites d’un paiement mobile trop ouvert
L’exemple d’Android est instructif. La puce NFC y est ouverte depuis longtemps et permet théoriquement à n’importe quelle banque de proposer sa propre application de paiement mobile.
Le résultat est une situation ultra-fragmentée. Google Pay et Samsung Pay ne sont compatibles qu’avec une dizaine de banques chacune, quand Apple Pay gère la quasi-totalité des banques du monde entier. La plupart des établissements préfèrent maintenir leur propre application, au prix d’une expérience moins centralisée, avec généralement beaucoup moins de fonctions que sur Google Pay ou Samsung Pay. L’utilisateur doit switcher entre différentes apps, ne dispose pas d’un seul wallet qui centralise tout et tend à configurer moins de cartes que sur un iPhone.

Depuis l’article d’iGeneration, de nombreuses voix s’élèvent contre l’application du Crédit Agricole. Certains utilisateurs menacent de changer de banque, quitte à adopter un service comme Revolut ou N26 au quotidien, si les grandes banques françaises abandonnent un des meilleurs services de l’iPhone. Il n’y a plus qu’à espérer que les banques voient leurs concurrents d’Apple Pay comme des alternatives pour les clients qui n’ont qu’une seule carte plutôt que comme un vrai remplaçant. Abandonner Apple Pay après dix ans serait, très certainement, une erreur.
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