Naomi Bashkansky a quitté OpenAI pour rejoindre Conduit, une startup qui veut convertir l’activité cérébrale en instructions pour des agents d’IA comme Codex. Son pari : remplacer un jour les prompts par un simple bandeau neuronal.

Et si, au lieu d’écrire un prompt à un outil IA comme ChatGPT ou Codex, il suffisait de penser à ce que l’on veut ? Pour Naomi Bashkansky, ancienne chercheuse chez OpenAI, cette interface pourrait devenir le principal moyen de communiquer avec les intelligences artificielles d’ici quelques années.

Elle a quitté la firme de Sam Altman le 23 juillet 2026 pour rejoindre la société Conduit comme chercheuse fondatrice. « Nous développons la télépathie : des modèles qui transforment la pensée en texte, entraînés sur des données neuronales non invasives », écrit-elle dans un billet publié le 4 août.

Le mot « télépathie » fait clairement un peu partie de la mise en scène. Conduit ne prétend pas capter n’importe quelle pensée secrète à distance. Son objectif, déjà très ambitieux, consiste à déduire un contenu sémantique à partir de l’activité cérébrale enregistrée par un casque, puis à le convertir en texte avec l’aide d’un modèle d’IA.

Naomi Bashkansky a quitté OpenAI pour rejoindre Conduit.  // Source : Naomi Bashkansky
Naomi Bashkansky a quitté OpenAI pour rejoindre Conduit. // Source : Naomi Bashkansky

Un bandeau pour donner des ordres à l’IA

Naomi Bashkansky décrit un futur proche où une personne enfile un bandeau neuronal, le connecte en Bluetooth à son ordinateur et ouvre un agent d’IA. En regardant un graphique, elle n’aurait plus besoin de formuler une consigne : son agacement devant une légende un peu confuse pourrait ainsi être directement traduit en une demande de correction. Une interrogation sur une équation déclencherait automatiquement la création d’une explication.

Dans son scénario pour 2027, les pensées seraient décodées par blocs de quelques secondes avant d’être envoyées à un agent. En 2030, les systèmes d’IA pourraient traiter directement des représentations neuronales, y compris des contenus difficiles à verbaliser, comme des images mentales. À l’horizon 2035, la chercheuse imagine une symbiose beaucoup plus intime, dans laquelle l’IA serait ressentie comme « un sixième sens » ou un membre supplémentaire.

Ces dates ne constituent toutefois ni une feuille de route officielle ni des engagements industriels. La chercheuse les présente elle-même comme des prévisions « optimistes mais hautement plausibles ». Plus on avance vers 2030 et 2035, plus son texte quitte le produit concret pour entrer dans la prospective : dispositifs invasifs plus précis, transmission d’informations vers le cerveau et augmentation des capacités cognitives.

« Avec le bandeau neuronal, j’ai l’impression d’avoir des pouvoirs surhumains sur mon ordinateur portable ! Sans lui, j’ai l’impression de parler à un extraterrestre surpuissant qui fait de son mieux pour m’aider, mais qui ne sait pas trop ce que je veux et qui a peur que je me fâche s’il fait quelque chose qui ne me plaît pas », écrit-t-elle dans la partie dédiée à 2030.

Le site de Conduit // Source : Conduit
Le site de Conduit

Conduit a collecté 10 000 heures de données neuronales

Pour entraîner son système, Conduit associe l’activité cérébrale d’une personne au texte qu’elle prononce ou saisit. La startup cherche ensuite à retrouver un contenu sémantique similaire à partir des seuls signaux enregistrés quelques secondes auparavant.

En décembre 2025, elle affirmait avoir réuni environ 10 000 heures de données auprès de plusieurs milliers de participants. Lors de séances organisées à San Francisco, les volontaires portent un casque et répondent à des instructions en parlant ou en tapant au clavier. Sur son site, la firme propose d’ailleurs de participer en présentiel, en échange de 50 dollars.

Les premiers résultats communiqués par Conduit sont intrigants. Pour la phrase « la pièce semblait plus froide », son modèle a par exemple prédit une formulation évoquant « une brise » ou « une légère rafale ». L’idée générale est proche, mais les mots diffèrent : la machine ne retranscrit donc pas exactement une pensée. Elle tente plutôt d’en reconstruire le sens.

Une nuance importante, d’autant que Conduit n’a pas encore publié d’étude scientifique détaillant son matériel, son modèle ou l’ensemble de ses résultats. Les exemples présentés ont été sélectionnés par l’entreprise et n’ont pas fait l’objet d’une évaluation indépendante.

L’IA complète les pensées qu’elle ne comprend pas

Les signaux captés par un casque non invasif sont nécessairement bruités et incomplets. Pour les interpréter, Conduit compte sur les capacités des modèles de langage (LLM), qui peuvent exploiter le contexte et les habitudes de l’utilisateur afin de produire une consigne vraisemblable.

Leur concept de casques / bandeaux (mdrr) // Source : Conduit
Leur concept de casques / bandeaux (mdrr) // Source : Conduit

Naomi Bashkansky compare le procédé à un GPS imprécis : le signal seul ne suffit pas à connaître une position exacte, mais devient utile lorsqu’on le combine à une carte et à un itinéraire. Ici, la « carte » serait fournie par l’IA.

C’est aussi la principale limite du dispositif. Une phrase fluide générée par le système ne viendrait pas forcément, mot pour mot, du cerveau de l’utilisateur. Elle mêlerait l’intention détectée aux suppositions du modèle, avec le risque de déclencher une action que la personne n’avait pas réellement demandée.

La recherche a néanmoins démontré qu’une partie de l’activité liée au langage pouvait être décodée sans implant. En 2025, Meta a présenté Brain2Qwerty, un système capable de reconstituer des phrases tapées au clavier à partir de signaux cérébraux. Son taux d’erreur moyen restait cependant élevé, en particulier avec l’électroencéphalographie, plus facile à intégrer dans un casque grand public.

Conduit présente son projet comme une manière de conserver l’humain aux commandes d’IA toujours plus autonomes. Mais une interface directement reliée à l’activité cérébrale soulève des questions considérables : qui conserverait ces données ? Pourraient-elles servir à entraîner d’autres modèles ? Comment distinguer une commande volontaire d’une pensée fugace ?

Cela parait assez ironique : pour contrôler la machine, il faudrait lui confier le signal le plus intime qui soit. Avant de transformer l’IA en « sixième sens », Conduit devra donc résoudre un problème essentiel : déterminer avec certitude quelles pensées sont réellement destinées à être envoyées.

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