Pour combler le retard capacitaire de l’armée française, Renault va transformer ses lignes de production civiles pour assembler en masse le drone militaire « Chorus ». Un engin à bas coût conçu pour être produit à la chaîne comme une citadine, avec un objectif de cadence industrielle jamais vu dans l’armement tricolore.

L’image d’Épinal des usines automobiles reconverties pour l’effort de guerre semblait appartenir aux livres d’histoire du XXe siècle. Elle est pourtant une réalité en 2026, y compris en France. C’est ce que démontre une information rapportée par L’Usine Nouvelle le 19 janvier 2026, corroborée par la suite par l’AFP, avec le constructeur Renault au centre du jeu.

L’entreprise française va en effet mettre sa puissance de frappe industrielle au service des besoins militaires de la nation, en vue de produire une « munition téléopérée à longue portée ». Comprendre : un drone kamikaze (ou drone suicide). Un engin qui doit être relativement simple, rustique, qui ne doit pas coûter très cher et pouvant être fabriqué à la chaîne.

L’idée, en somme, est d’avoir un drone « consommable », c’est-à-dire que l’on peut précipiter sur une cible pour tenter de la détruire (grâce à une charge explosive embarquée) ou qui peut être aisément sacrifié en vue d’une attaque visant à saturer les défenses adverses. Outre ces deux caractéristiques, l’engin sans pilote pourrait aussi mener des actions de renseignement.

La France est « en retard »

Ce projet, qui répond au nom de code Chorus, n’est d’évidence pas fait pour aller concurrencer les bijoux technologiques fabriqués par d’autres géants de la défense, mais pour combler un vide dans l’arsenal tricolore et, surtout, pour avoir l’outil productif adéquat pour atteindre des volumes et une cadence compatibles avec un engagement de plus haute intensité.

Le président de la République, Emmanuel Macron, rappelait ce besoin dans ses vœux aux Armées, le 15 janvier 2026, sur la base aérienne d’Istres. « Il nous faut ensuite moderniser notre modèle d’armée avec, en particulier, des drones de tout type pour les trois armées. Et là-dessus, nous devons aller plus vite », a-t-il dit, en évoquant la réalité du théâtre ukrainien.

À regret, le chef de l’État a noté que la France est « en retard parce que les Ukrainiens ont formidablement innové, parce que des partenaires et des industriels d’autres nations ont été plus rapides que nous et les ont peut-être moins pris de haut ». Résultat, la production en Europe « est meilleure et plus en masse » qu’en France.

Le virage pris par Renault peut être vu comme le signe d’une réponse à l’appel d’Emmanuel Macron d’aller « vite et fort ». Mais sur ce sujet, Renault va surtout s’associer à une entreprise de défense justement spécialisée dans le matériel militaire : Turgis Gaillard. À elle la conception et la spécification de la munition rôdeuse. À Renault la mobilisation de l’outil productif.

Chorus : le « Shahed » à la française

Pour tenir la cadence (on parle d’une capacité de production pouvant avoisiner les 600 drones par mois), il faut donc aller à la simplicité. Le projet Chorus est d’ailleurs décrit comme inspiré de l’approche iranienne avec son drone Shahed 136 — un prix évalué à 20 000 dollars, un rayon d’action de 2 500 km, une vitesse de 185 km/h et évoluant à basse altitude.

Côté Chorus, on parle aussi d’une architecture simple, robuste et facile à assembler. L’engin français, cependant, irait plus vite (jusqu’à 400 km/h) et irait plus haut (5 000 mètres d’altitude). Il serait aussi plus imposant, avec une envergure de 8 mètres et une longueur de 10 — contre 2,5 m et 3,35 m pour le Shahed.

Pour faire correspondre le projet Chorus à l’outil industriel de Renault, nos confrères de L’Usine Nouvelle signalent que les deux partenaires ont révisé la conception de l’aéronef sans pilote pour casser les coûts et optimiser sa fabrication, en s’inspirant des pratiques de l’industrie automobile — comme le rivetage autoperçant, procédé classique dans le milieu.

Il s’agit, en somme, de faciliter la production à la chaîne, ce qui nécessite de chasser tout ce qui pourrait ressembler à de l’orfèvrerie aéronautique. Pour cela, Renault entend mobiliser deux sites dans l’Hexagone : l’usine de Cléon (Seine-Maritime) et celle du Mans (Sarthe). Le constructeur, qui n’a pas confirmé, possède six autres sites de fabrication en métropole.

Un aperçu du site du Mans avec une vue aérienne
Un aperçu du site du Mans avec une vue aérienne // Source : Raphaelle Baut pour Numerama

600 drones par mois pour une cadence de masse

Dans un premier temps, il s’agit de tester et valider le concept avec la direction générale de l’Armement (DGA) dans la boucle, avec une dizaine d’engins à construire. Ces prototypes sont attendus pour l’été 2026. Ensuite, si cette première phase est concluante, un accord-cadre sur dix ans pourrait être signé, d’un montant d’un milliard d’euros.

Dès début juin, des rumeurs laissaient entendre l’implication de Renault sur ce dossier. « Une grande entreprise produisant des voitures françaises va s’allier avec une PME de défense française pour armer des lignes de production en Ukraine, pour être capables de produire des drones », glissait Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, sur LCI.

À l’époque, il indiquait que ces drones allaient à la fois profiter à Kiev, dont les forces armées continuent de se battre contre l’armée russe, et à l’armée française. Cela, « pour avoir en permanence un entraînement tactique, opératif qui colle à la réalité », avait ajouté le ministre, avant de souligner ce « partenariat complètement inédit. »

Sébastien Lecornu
Sébastien Lecornu, en avril 2025. // Source : ΝΕΑ ΔΗΜΟΚΡΑΤΙΑ

Les efforts de fabrication à grande échelle de drones, mais aussi d’une plus grande souplesse industrielle pour adapter rapidement la production, ne datent pas d’hier — même s’ils sont lents à se concrétiser. En 2024, il y a notamment eu la pleine activation du « pacte drones aériens de défense », destiné à fédérer les sociétés et structurer la filière.

Début janvier, le général Bruno Baratz, à la tête du Commandement du combat futur, prévenait dans les colonnes du Parisien : en cas d’attaque majeure, la France doit être capable de « produire des milliers de drones par jour ». Ce partenariat Renault-Turgis Gaillard constitue une des briques qui doit aboutir à cette nouvelle capacité de masse.

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