Nvidia est-il en plein arbitrage financier, ou se protège-t-il d’un conflit politique devenu ingérable ? Le 4 mars 2026, lors d’une conférence organisée par Morgan Stanley, le patron Jensen Huang a expliqué que les récents investissements de Nvidia dans OpenAI et Anthropic seraient « probablement les derniers » (via CNBC).
Concrètement, le géant des puces, qui promettait en septembre 2025 jusqu’à 100 milliards de dollars pour bâtir les « usines à IA » d’OpenAI, a finalement réduit son chèque à 30 milliards — la première option n’étant, selon lui, « probablement plus possible ». Jensen Huang a aussi prévenu que le ticket de 10 milliards de dollars dans Anthropic, annoncé en novembre, a de grandes chances d’être le dernier. Soit.
Officiellement, le patron explique que ce freinage est lié au calendrier boursier : OpenAI et Anthropic s’apprêtent à entrer en Bourse, l’IPO d’OpenAI étant prévue pour la fin d’année. Mais difficile, au vu du timing, de ne pas y voir aussi un lien avec le bras de fer qui oppose désormais les deux entreprises d’IA au Pentagone, sur fond d’armes autonomes et de surveillance de masse.

Pourquoi le deal entre OpenAI et Nvidia s’est-il dégonflé ?
Mais l’explication financière ne suffit peut-être pas. Car au même moment, la bataille autour de l’IA militaire aux États-Unis s’est brusquement intensifiée. Pour rappel, fin février, la Maison-Blanche a brutalement choisi son camp. L’administration Trump a ordonné aux agences fédérales de cesser d’utiliser les modèles d’Anthropic, après un bras de fer autour des usages militaires de l’IA. En coulisses, la start-up refusait que ses modèles servent à des systèmes d’armes autonomes ou à une surveillance de masse, des lignes rouges qui ont fini par lui valoir un blacklistage pur et simple.
Quelques heures plus tard, c’est OpenAI qui annonçait un accord avec le Pentagone pour déployer ses modèles au sein de systèmes classifiés du Département de la Défense. Sam Altman promet des garde-fous et exclut certains scénarios extrêmes, mais accepte clairement de travailler avec le complexe militaro-industriel américain.
En quelques jours, les deux champions de l’IA générative financés par Nvidia se retrouvent donc dans des camps opposés : OpenAI devient le partenaire assumé du Pentagone, Anthropic l’exemple d’une firme sanctionnée pour avoir refusé de s’aligner.

C’est dans ce paysage de plus en plus polarisé que Jensen Huang a soudainement expliqué que Nvidia allait cesser d’injecter des milliards dans OpenAI et Anthropic — tout en continuant de leur vendre les puces qui alimentent leurs modèles.
Mais les doutes quant à l’investissement de 100 milliards de dollars de Nvidia dans OpenAI sont antérieurs au feuilleton politique. Fin janvier 2026, plusieurs médias dont le Wall Street Journal rapportaient ainsi que le deal était au point mort, qu’aucun contrat n’avait été signé et que des personnes en interne chez Nvidia avaient des doutes. Le fabricant de puces a d’ailleurs révélé dans un rapport trimestriel publié en novembre que l’accord annoncé précédemment pourrait ne pas se concrétiser.
Derrière le storytelling, le montage avait quelque chose de circulaire : Nvidia investit des dizaines de milliards dans OpenAI, et OpenAI en réinjecte une grande partie en achats de puces Nvidia. De quoi gonfler à la fois la valorisation d’OpenAI, la croissance de Nvidia… et les interrogations d’économistes qui voyaient là un « wash trade » à l’échelle industrielle plus qu’un investissement classique. En clair, ils estimaient que l’argent faisait un aller-retour dans un circuit fermé (Nvidia investit, OpenAI dépense chez Nvidia), gonflant la narration et les chiffres sans créer autant de valeur neuve qu’un investissement classique.
Finalement, la promesse initiale de 100 milliards a été abandonnée. Nvidia se contente désormais d’un investissement « simple » de 30 milliards de dollars en actions OpenAI, dans le cadre d’une méga-levée qui valoriserait la start-up autour de 800 milliards. Autrement dit, on est passé d’un accord industriel très circulaire — Nvidia investit, OpenAI dépense cet argent en GPU Nvidia — à un tour de table beaucoup plus classique, où Nvidia se comporte surtout comme un gros actionnaire financier.
Pourquoi Nvidia ne va-t-il plus investir dans Anthropic et OpenAI ?
Concernant OpenAI, Jensen Huang explique qu’il s’agit « peut-être de la dernière fois » que le groupe peut investir dans une société de cette taille avant qu’elle ne devienne publique.
Car tant que la société est privée, un acteur comme Nvidia peut négocier des tours énormes, structurés à sa main. Mais à l’approche de l’IPO, la valorisation est déjà très haute, les tours privés se raréfient et l’action sera bientôt accessible à tout le monde en Bourse — donc l’intérêt marginal pour Nvidia de rajouter des milliards baisse.
Dans les faits, il existe des tours pre-IPO très tardifs (notamment secondaires). Il n’est donc pas techniquement impossible d’investir plus près de l’IPO. Dans ce cas, Nvidia juge surtout que cela ne vaut plus le coup au regard du prix, du risque et de l’exposition.
L’autre volet évoqué par le fabricant de puces concerne la stratégie initiale de Nvidia. Sollicitée par TechCrunch, la firme a renvoyé le média vers la transcription de la conférence téléphonique sur les résultats du quatrième trimestre. Jensen Huang déclarait alors que le groupe était « axé de manière très stratégique sur l’expansion et l’approfondissement » de leur « écosystème ».
En entrant au capital d’OpenAI et d’Anthropic, le groupe a déjà obtenu ce qu’il voulait : des vitrines géantes pour ses GPU et ses logiciels. Dans ce contexte, rajouter des milliards n’apporterait plus grand-chose de plus que ce rôle de fournisseur. D’autant que Nvidia n’a pas réellement besoin d’investir pour gagner de l’argent dans l’IA. Son cœur de métier reste la vente de matériel et de logiciels : « vendre des GPU » et « vendre CUDA », la plateforme logicielle qui permet d’exploiter pleinement ses puces.
Jensen Huang applique donc la même logique à Anthropic : selon lui, le ticket de 10 milliards annoncé en novembre « sera probablement le dernier », la start-up ayant indiqué il y a quelques mois réfléchir elle aussi à une entrée en Bourse. Une décision loin d’être actée, souligne Reuters : le média rapporte qu’Anthropic n’a « pas encore pris de décision » sur une éventuelle IPO, sur fond de tensions récentes avec le Pentagone.
Puis, là encore, difficile d’exclure les récentes déclarations du patron de l’entreprise d’IA Dario Amodei au Forum économique mondial en janvier 2026. À Davos, celui-ci a publiquement dénoncé la décision de Trump d’autoriser à nouveau la vente de puces IA avancées de Nvidia (H200) à des clients chinois, en expliquant que cela était « fou » et revenait à « vendre des armes nucléaires à la Corée du Nord ». Des critiques qui visent à la fois la politique américaine et les fabricants de puces qui profitent de cette ouverture, alors même que Nvidia est un investisseur et partenaire clé d’Anthropic.
L’affaire du Pentagone ne fait finalement que cristalliser ces tensions : en quelques jours, OpenAI et Anthropic sont devenus les symboles de deux lignes opposées sur l’IA militaire. Quoi qu’il en soit, Nvidia semble surtout vouloir s’éloigner de la ligne de front.
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