Longtemps, les métiers artistiques comme ceux des scénaristes n’avaient pas à craindre de se faire remplacer par des machines. Aujourd’hui, ils s’inquiètent assez pour négocier l’usage de l’intelligence artificielle avec les studios.

L’annonce, publiée le 22 mars 2023 sur le compte Twitter de la Writers Guild of America (WGA), a fait du bruit dans le petit monde des scénaristes de Hollywood. Pour la première fois, le syndicat de scénaristes le plus important de l’industrie du cinéma a abordé l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’écriture de scénarios avec les studios.

Le syndicat est actuellement en discussions pour renouveler un accord syndical avec les plus grandes boîtes de production de séries. Mais, peu de choses laissaient présager que l’IA serait mise sur la table de ces négociations. Beaucoup était trop concentrés sur la question des salaires et royalties dans le streaming, souvent plus bas que ceux de la télé, pour même envisager de telles discussions.

Selon Ryan Schmidt, avocat spécialisé dans le droit de l’industrie de divertissement exerçant dans l’État de Géorgie, interrogé par Numerama, la WGA « essaye de prendre les devants sur cette technologie et imposer des normes de l’utilisation de l’IA pour protéger ses membres ». Les négociations avec les studios, qui ont lieu tous les trois ans, arrivent juste au bon moment pour répondre à la montée en popularité d’agents conversationnels complexes tels que ChatGPT

Pour l’avocat, la principale peur est que les studios « prennent une idée pour un film ou un scénario, et demandent à ChatGPT d’écrire une première version. Et seulement après, engagent des scénaristes pour retravailler le texte de ChatGPT. Dans ce cas-là, est-ce que les studios paieraient moins leurs scénaristes, puisque le travail est déjà à moitié fait ? »

Le thread que la WGA a posté le 22 mars détaille ce que le syndicat espère obtenir à l’issue des discussions. Le principal objectif du syndicat est ainsi « de garantir que les studios ne peuvent pas utiliser l’IA pour discréditer le travail des scénaristes, en réduisant leur salaire, leurs royalties, leurs droits d’auteurs et leur crédit d’écriture ». Il spécifie aussi que « l’IA ne pourra pas être utilisée comme matériel de base », dans l’écriture de scénario.

Le droit d’auteur des machines

Déterminer si ces peurs sont fondées est compliqué. Une IA peut-elle prétendre à des droits d’auteurs comme un humain le peut ? L’IA est encore trop récente pour que le gouvernement se soit intéressé à son effet sur les droits d’auteur. Le Copyright Act, la principale loi régissant les droits d’auteurs aux États-Unis, date de 1976, bien avant que les machines se mettent à écrire. 

Ryan Schmidt pense qu’il est « justifié de s’inquiéter de la question de la propriété intellectuelle dans l’IA ». Surtout que, à défaut de lois, elle est pour l’instant dépendante des conditions d’utilisation des logiciels. Si, pour l’instant, ChatGPT déclare que l’utilisateur est le plein ayant droit de tout contenu qu’il génère, Schmidt rappelle que les conditions et les termes d’utilisation « peuvent être changés à tout instant ».

La meilleure option pour déterminer qui détient les droits d’une œuvre est encore de voir comment les cours réagiront en cas de procès reposant sur cette question. Des dossiers précédents laissent d’ailleurs envisager qu’il est peu probable que les robots obtiennent leur droit d’auteur grâce aux procès et aux droits en général.

Schmidt se souvient d’une série de procès entre le photographe animalier David Slater d’une part, et la WWF et Peta d’autre part. Ces dernières avaient porté plainte après que Slater a publié une photo prise par un macaque qui lui avait emprunté son appareil photo.  Les associations de protection animalière avaient considéré qu’en publiant cette photo à un but commercial, Slater avait enfreint le droit d’auteur de l’animal. Un droit qui n’avait jusqu’ici jamais été établi. Après plusieurs années de litiges, un juge a finalement déterminé que les droits d’auteurs ne s’étendent pas aux animaux.

Selon Schmidt, il y a de grandes chances que les tribunaux suivent la même logique dans le cas des œuvres générées par une IA. Mais, en l’absence de cas similaires, la propriété intellectuelle du contenu généré par un logiciel reste une « zone d’ombre ».

L’autre grande peur de la WGA est le vol d’idées effectuées par les IA. Dans ses tweets, le syndicat affirme : « le plagiat est une caractéristique fondamentale de l’IA ».  Cette inquiétude renvoie à la sempiternelle question de la possibilité pour l’IA de réellement créer quelque chose, au lieu d’être juste une amalgamation de tout ce qu’elle a déjà lu et vu sur internet. 

Les chatbots peuvent-ils écrire un film original ?

Le Docteur Amin Ebrahimi Afrouzi, un chercheur à l’université de Yale spécialisé dans le droit d’internet et la philosophie et donnant des cours sur l’éthique et la philosophie de l’IA, ne pense pas que l’IA peut créer. L’IA, en tout cas telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, « ne génère pas des réponses, mais des imitations de réponses ».

Chat GPT imagine le scénario du prochain film d'animation Disney
ChatGPT imaginant le scénario du prochain film d’animation Disney.

Les logiciels marchent en analysant du contenu préexistant et en produisant une agrégation d’idées à partir de celles déjà vues. Pour le Dr. Ebrahim Afrouzi, il est donc tout à fait possible que, si l’on demande à une IA d’écrire un scénario de film, elle propose quelque chose qui puisse être considéré comme du plagiat d’une œuvre préexistante. 

Ryan Schmidt tempère néanmoins ces propos en rappelant que les studios « ont tous un département juridique qui vérifie que tout ce qu’ils font est légal. Cela ne devrait pas changer avec la venue de l’IA ». Même s’il est possible qu’une IA écrive un scénario qui enfreigne les droits d’auteurs, il y a beaucoup moins de chance que celui-ci soit finalement produit. 

Le Dr. Ebrahim Afrouzi pose aussi la question de savoir comment les spectateurs recevront un film écrit par une IA. Même si elles pouvaient avoir des idées originales, les machines ne pourront jamais « exprimer les profondeurs des émotions ou expériences humaines que l’art examine ». 

La question est encore plus complexe que celle sur les droits d’auteur des machines. Sommes-nous prêts à reconnaître la valeur artistique d’une œuvre écrite, ou peinte, ou composée par un algorithme ? Une étude de l’Université d’Amsterdam a récemment révélé que le simple fait de dire qu’une œuvre a été réalisée par une IA suffit pour que nous la trouvions moins créative ou impressionnante. 

Des conclusions qui laissent à penser que nous n’avons, pour le moment, aucune envie de regarder des films écrits par des machines et qui devrait donc rassurer la WGA. 

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