À Paris le 8 février, Google n’a pas dévoilé Bard. Si de rapides démonstrations de l’IA générative ont bien eu lieu, Google dit vouloir avancer prudemment, tout en présentant une vision bien différente de celle de Microsoft.

La domination de Google sur la recherche est-elle menacée par l’émergence de nouvelles intelligences artificielles, comme ChatGPT ? Le scénario de ces derniers jours laisse penser que Google, aussi puissant soit-il, se méfie énormément de ce qu’il se passe chez OpenAI et Microsoft. Après avoir annoncé Bard, son concurrent de ChatGPT, le 6 février, Google a profité d’une conférence de presse parisienne le 8 février pour montrer son intelligence artificielle pour la première fois. Cependant, tous les indices laissent penser que Google réagit en urgence, sans réelle volonté de changer quoi que ce soit à son moteur de recherche pour l’instant.

L’annonce de Bard était-elle prévue ?

Google avait-il prévu d’annoncer Bard le 8 février, ou réagit-il aux annonces de Microsoft et OpenAI, qui viennent d’intégrer ChatGPT à Bing et Edge ? Avant d’assister à la conférence de presse, le doute était permis. Google avait invité les journalistes français à sa conférence dédiée à « l’intelligence artificielle » le 9 janvier, ce qui pouvait laisser penser que son annonce était prévue depuis longtemps.

Après y avoir assisté, il semble désormais clair que Bard n’était pas au programme de l’événement (qui était majoritairement consacré à Lens, Maps et Arts&Culture). Le chatbot semble avoir été ajouté au dernier moment, seulement pour donner de la matière à celles et ceux qui s’interrogent sur la stratégie de Google. La baisse de l’action d’Alphabet (-7 %) à l’ouverture de Wall Street confirme notre impression : Google n’a berné personne.

L'action Google souffre des annonces de Microsoft et de la non-annonce de Bard. // Source : Capture Numerama
L’action Google souffre des annonces de Microsoft et de la non-annonce de Bard.

Google veut sauver l’Internet classique

Au moment où Microsoft dit vouloir casser Internet avec son nouveau Bing, qu’il pense capable de révolutionner le fonctionnement du web, Google se veut beaucoup plus prudent. Les très rapides démonstrations de Bard faites le 9 février montrent un agent conversationnel intégré à son moteur de recherche, mais qui se contente pour l’instant de synthétiser des informations. « Quelle voiture acheter pour une famille ? », « Quel est le meilleur itinéraire pour se rendre à tel endroit ? ». Bard accède aux contenus de sites web et propose une synthèse informative, mais semble moins orienté vers la création que ChatGPT. Google l’imagine intégré en haut des résultats de recherche, donc pas tout le temps sur l’écran, alors que Microsoft veut laisser son IA sur le côté en permanence.

En posant une question dans Google, on peut interagir avec Bard. // Source : Numerama
En posant une question dans Google, on peut interagir avec Bard. // Source : Numerama

Le plus intrigant avec Bard est le discours de Google, qui semble bien moins enjoué que de nombreux commentateurs. Lorsque l’on entend les représentants de Google parler de leur IA générative, on a l’impression de les voir présenter une brique technologique au milieu de nombreuses autres. Il ne semble pas y avoir d’engouement particulier pour Bard, alors que certains l’imaginent révolutionner complètement Internet. Toute l’approche de Google consiste à avancer prudemment, sans date de sortie, soi-disant pour fabriquer un système fiable avec le moins de biais possible, tout en respectant plusieurs principes déontologiques. Le discours de Google semble être opposé à celui de Microsoft, qui veut provoquer une révolution.

Comment expliquer cette différence ? Satya Nadella, le patron de Microsoft, le résume bien dans une interview à The Verge : pour lui, Microsoft n’a rien à perdre, alors que Google risque de voir son modèle économique s’effondrer. Cette différence s’est bien ressentie lors d’une séance de questions-réponses entre les journalistes présents dans la salle et les représentants de Google.

À les entendre, Google semble vouloir protéger l’écosystème Internet actuel, ne souhaite pas laisser le monopole de l’information à une IA qui peut dire des bêtises (ils encouragent les gens à continuer de cliquer sur les sites pour multiplier les sources d’information) et ne compte pas lancer Bard sans discussions avec les grands groupes, comme les médias, qui pourraient souffrir de cette nouvelle concurrence. Rien à voir avec Microsoft, qui croit plus que jamais en une révolution, même si elle pourrait tuer de nombreux sites dépendants de l’audience des moteurs de recherche dès son lancement.

Pour justifier sa décision de ne pas suivre ChatGPT trop rapidement, Google met en avant ses principes éthiques. // Source : Numerama
Pour justifier sa décision de ne pas suivre ChatGPT trop rapidement, Google met en avant ses principes éthiques. // Source : Numerama

La révolution de l’IA, c’est plutôt pour demain que pour aujourd’hui

Pour Google, la réussite du nouveau Bing pourrait être dangereuse. Si le monde se met à utiliser les agents conversationnels au même titre qu’un moteur de recherche, alors tout son modèle économique, basé sur les publicités sur son moteur de recherche et dans les sites, pourrait perdre en valeur. Google n’est pas opposé à mettre de la publicité dans Bard, mais indique qu’il est encore trop tôt pour se prononcer. Puisque Bard n’arrivera que dans quelques « semaines » et que son fonctionnement global ne semble pas arrêté.

Au vu du ton utilisé par Google le 8 février, tout laisse penser que la révolution de l’IA ne sera pas immédiate (elle aurait pu l’être si Google et Microsoft se lançaient mondialement en même temps). Sur leur route révolutionnaire, Microsoft et OpenAI pourraient rencontrer un obstacle de taille : Google. Le géant du web est assez malin pour se préparer à cette transition, juste au cas où, mais le meilleur scénario pour lui n’est pas celui où le modèle de ChatGPT gagne.


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