Avant de quitter Baïkonour à bord d'une fusée Soyouz, les cosmonautes se soumettent à une drôle de coutume : un petit pipi sur la roue du bus qui les emmène sur le pas de tir.

L’histoire de la conquête spatiale est jalonnée d’évènements glorieux et tragiques. Elle est aussi marquée par la persistance de traditions et superstitions qu’observent encore les astronautes avant, pendant et après leur séjour dans l’espace. Un exemple ? Quand un membre d’équipage devient commandant de la Station spatiale internationale (ISS), une petite cloche est tintée, pratique qui remonte à William Shepherd, qui a été le tout premier à se retrouver à ce poste, en 2000.

Certaines de ces coutumes sont connues du grand public, car médiatisées. C’est le cas de la bénédiction que donne un prêtre orthodoxe avant tout départ de mission depuis le cosmodrome de Baïkonour, au centre du Kazakhstan. Quand Thomas Pesquet est parti pour la première fois dans l’espace en novembre 2016, il lui a fallu se plier à quelques rites et folklores. La vidéo ci-dessous montre un pope bénir le lanceur, mais aussi l’équipage.

D’autres traditions plus surprenantes existent : les équipages qui partent de Baïkonour doivent planter un arbre — Thomas Pesquet s’était livré à cet exercice avec un orme dans l’allée des Héros, derrière l’hôtel où résident les astronautes — puis se faire une séance de cinéma avec un film soviétique de 1970, Le Soleil blanc du désert, réalisé par Vladimir Motyl. Il a pour particularité de n’avoir aucun rapport avec l’espace et a par ailleurs la réputation d’être plutôt ennuyeux.

Une tradition du pipi avant le décollage qui remonte à Youri Gagarine

Mais la pratique la plus bizarre parmi ces diverses activités est celle à laquelle se livrent les cosmonautes depuis les années 60 : uriner contre la roue d’un bus les menant jusqu’au pas de tir. En effet, l’histoire a voulu que Youri Gagarine, le premier homme à aller dans l’espace le 12 avril 1961, fasse une halte pipi de dernière minute avant d’embarquer dans son véhicule spatial, Vostok 3KA — et cela, alors même que la durée complète de son vol n’excédait pas les deux heures.

Comme le pointe la BBC, cette ultime halte aux commodités n’était pas absurde : il fallait éviter de se retrouver dans une situation inconfortable : avoir des gouttes d’urine flottant dans l’habitacle, ce qui est non seulement désagréable, mais aussi périlleux en cas de contact avec un composant électrique. Aujourd’hui, cela a moins de sens compte tenu de l’étanchéité maximale des combinaisons des astronautes, mais aussi de l’usage de couches pour parer toute éventualité.

Cette étrangeté est toutefois sur le déclin pour deux raisons. D’abord, parce que la Russie a construit le cosmodrome Vostotchny, sur son territoire, afin d’avoir à éviter de dépendre d’un pas de tir situé dans un autre pays. De fait, en cas de transfert des activités russes d’un cosmodrome à l’autre, la tradition du pipi sur la roue du bus n’aura plus grand sens, car elle est intimement liée à l’histoire du lieu. C’est depuis Baïkonour que Youri Gagarine est parti.

Youri Gagarine a ouvert l’ère des vols habités dans l’espace. // Source : Le Républicain Lorrain

Par ailleurs, rappelait en 2019 le Guardian, la nouvelle combinaison des cosmonautes russes ne comporte plus de fermeture éclair aussi pratique qu’avant pour faire ce qu’ils ont à faire. Le Times notait toutefois que même avant, ce n’était pas pratique : le média citait un extrait du journal de vol de Sheikh Muszaphar Shukor, un Malaisien qui a décollé de Baïkonour en 2007. Il indiquait alors qu’il lui a fallu cinq minutes pour dézipper et cinq autres pour tout remettre.

Dans la tradition, ce n’est d’ailleurs pas n’importe quelle roue du bus qui est ainsi… célébrée. C’est la roue arrière droite. Émerge alors peut-être une question dans votre esprit : comment diable font les cosmonautes soviétiques (puis russes) de sexe féminin ? Et plus généralement de toutes les femmes embarquant depuis Baïkonour ? La réponse est en fait très simple : elles prennent leurs dispositions suffisamment tôt, avant d’enfiler leur tenue, grâce à une bouteille qu’il suffit ensuite de déverser sur le pneu.

Une astuce qui permet de préserver les traditions — qui sont respectées malgré leur caractère parfois irrationnel, car elles portent chance, dit-on — malgré les conséquences inattendues de la nouvelle combinaison spatiale, et qui peut ainsi être reprise par leurs homologues masculins. Du moins, tant que les vols habités demeurent à Baïkonour. Si la bascule à Vostotchny a lieu un jour, peut-être faudra-t-il imaginer d’autres rites.

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