Le biologiste Éric-Gilles Séralini était interrogé dans une émission d'Envoyé Spécial consacrée au glyphosate. Son étude controversée, parue en 2012, a pourtant fait l'objet de nombreuses critiques mettant en doute son caractère scientifique.

« Ce professeur de biologie moléculaire s’est senti broyé par Monsanto » : à la 50e minute de son dernier reportage consacré au glyphosate, l’émission Envoyé Spécial diffusée le 17 janvier 2019 sur France 2 fait intervenir Gilles-Éric Séralini, un biologiste de l’université de Caen.

Face à la caméra, il explique que l’une de ses études portant sur les effets du Roundup, un herbicide à base de glyphosate, a subi la pression du groupe Monsanto.

« Le Roundup est de manière chronique et à très faible dose un produit mortel », avance le chercheur. Pourtant, ses travaux ont finalement été retirés de la revue Food and Chemical Toxicology, après leur publication le 19 septembre 2012. « C’est la seule fois de ma carrière, bien sûr, j’ai publié plusieurs centaines de fois », assure Gilles-Éric Séralini à Envoyé Spécial.

Gilles-Éric Seralini. // Source : Capture d’écran YouTube

L’étude retirée de la revue scientifique

Il revient sur les 3 années de recherches au cours desquelles il estime avoir démontré un empoisonnement des rats au Roundup, un herbicide produit par Monsanto, ainsi qu’au NK 603, un maïs génétiquement modifié. Il a constaté que les animaux ont subi des insuffisances rénales, des insuffisances cardiaques et qu’ils présentaient d’impressionnantes déformations physiques.

Ce sont ces éléments qu’il a présenté dans l’article « Toxicité à long terme d’un herbicide Roundup et d’un maïs génétiquement modifié tolérant au Roundup. »

Envoyé Spécial mentionne alors A. Wallace Hayes, le rédacteur de la revue scientifique, évoquant la piste qu’il ait été payé par Monsanto pour faire retirer cette étude jugée compromettante.

Un motif légitime de préoccupation

Comme le relève notre consœur Géraldine Woessner sur Twitter, la pression exercée par Monsanto a probablement existé. Néanmoins, la rétractation de l’étude menée par Gilles-Éric Séralini semble avoir pour cause sa pertinence scientifique, qui a été mise en doute.

La revue Food and Chemical Toxicology justifie la rétraction de l’étude, décidée en novembre 2013, en expliquant qu’ « il existe un motif légitime de préoccupation concernant à la fois le nombre d’animaux dans chaque groupe d’étude et la souche particulière sélectionnée. »

L’étude controversée. // Source : Capture d’écran Food and Chemical Toxicology

Échantillons trop petits, rats sujets aux tumeurs

Après examen, la revue estime que les échantillons de rats sont trop petits pour permettre de confirmer que le glyphosate a joué un rôle dans leur mort ou leurs tumeurs. En outre, Food Chemical Toxicology a considéré le fait que les rats « Sprague Dawley », la lignée de rats de laboratoire utilisés lors de ces expériences, sont connus pour développer des tumeurs. « La variabilité normale ne peut être exclue en tant que cause de la mortalité », poursuit la publication scientifique.

Sans affirmer que les résultats de Gilles-Éric Séralini sont faux, la revue a estimé qu’ils n’étaient pas assez concluants pour que l’étude reste publiée en l’état. Ou, comme le résume le journaliste scientifique Sylvestre Huet, commentant les résultats des agences chargées de son inspection : « Les données brutes de l’expérience montrent que sa mauvaise réalisation, en particulier par le trop faible effectif des groupes contrôles, interdisait de tirer une quelconque conclusion des observations faites sur la santé des rats au bout de deux ans de régime au maïs modifié génétiquement  ».

des travaux financés par Carrefour et Auchan

Le comité de lecture n’évoque pas un autre élément troublant de cette étude, relevé par Géraldine Woessner : les travaux, qui ont coûté au total 3 millions d’euros, ont été financés par le CRIIGEN. Ce Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique est une association : une visite sur son site permet de constater que des acteurs de l’agroalimentaire comme Carrefour et Auchan sont ses partenaires.

Or, ces deux enseignes de la grande distribution alimentaire sont connues pour leur position à l’encontre des OGM — une stratégie qui sert aussi à rassurer les consommateurs. Gérard Mulliez, le fondateur d’Auchan, s’est déclaré en faveur de leur interdiction. De son côté, Carrefour met en avant son intention de supprimer tous les OGM de ses produits

Un rat de laboratoire. // Source : Wikimedia/CC/Janet Stephens (photo recadrée)

Le 21 septembre 2012, l’AFP indique qu’Auchan et Carrefour ont aidé au financement de l’étude sur la toxicité des OGM. L’agence de presse précise également que Gilles-Éric Séralini est le président du conseil scientifique du CRIIGEN.

Une étrange campagne de communication

Par ailleurs, Le Figaro évoquait en juillet 2018 la façon dont l’étude a été relayée dans la sphère médiatique. Évoquant une « manipulation » anticipée, nos confrères reviennent sur la chronologie de 19 septembre 2012. Le Nouvel Observateur est le premier à relayer cette étude, présentée comme « une bombe pour l’industrie OGM ».

Comme l’explique Le Figaro, l’information est alors relayée par de nombreux médias et risque d’influencer la perception des OGM par le grand public.

Un embargo empêchant de soumettre l’étude à d’autres scientifiques

Le Monde explique d’ailleurs que l’étude lui a été transmise de façon inhabituelle : le média a pris connaissance de l’étude en acceptant un embargo levé le 19 septembre 2012. « Le Monde n’a donc pas pu soumettre pour avis à d’autres scientifiques l’étude de M. Séralini », écrit le journal le jour de la levée de cet embargo.

Ces éléments troublants et la controverse scientifique autour de l’affaire Séralini auraient sans doute mérité d’être mentionnés dans le reportage diffusé le 17 janvier.

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